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Articles publiés dans les journaux Libération, Candide et autres

 

MODESTES REMARQUES SUR LE BIEN-ÊTRE

Arguments, 2ème trimestre 1961



1. – Petite querelle de vocabulaire

Scandaleuse ambiguïté du terme : elle apparaît sitôt que l'on s'interroge sur le sentiment de bien-être que procurerait, dit-on, le bien-être ; il est curieux qu'une référence aussi intérieure ait pu signifier également un ensemble d'objets de préférence mécaniques, qui ont surgi en l'espace d'une génération, et d'une manière si massive que le visage de notre civilisation en a été changé ; et au point que ces biens sont devenus le propre, précisément, de cette civilisation. Ainsi on dit « augmenter son bien-être » dans un sens arithmétique : augmenter le nombre des objets et instruments du « bien-être ». Le bien-être intérieur est-il alors censé progresser arithmétiquement avec les biens ? Cela dépasse les bornes : le gauchissement du sens des mots ne dépasse pas une amplitude donnée - et ces limites sont elles-mêmes révélatrices. Il a donc fallu inventer l'expression « bien-être matériel », comme si le bien-être pouvait être « matériel ». Mais on entend ainsi préciser le bien-être comme confort. Voilà les valeurs remises à leur place, semble-t-il. Certes, à l'inverse, on a spiritualisé le confort en disant « confort moral », ou « confort spirituel ». Mais, cette fois, à titre péjoratif, pour marquer justement le néant du confort sitôt qu'on le place hors de son ordre, tout matériel.

 

Mais ce chassé-croisé est-il si nouveau ? Un homme fortuné est à la fois un homme heureux et un homme riche, chez les Romains et chez nous. En un sens, serions-nous plus modestes ? Nous ne disons pas que ces petites machines électromécaniques font le bonheur ; nous prétendons même qu'elles ne donnent que le confort. Mais notre langage gauche nous a démasqués : il a dit « bien-être ». Quelle haute notion chez les Anciens, et encore chez les Renaissants ! On la retrouve avec « l'honnête homme » ; c'est l'idée d'un grand équilibre humaniste - c'est l'aurea mediocritas d'Horace, le « ni ange, ni bête » de Pascal. C'est bien un haut rêve de bonheur et de sagesse, nous révèle le vocabulaire, qui est allé se fourvoyer dans l'électro-mécanique.

 

2. – Il y a confort et confort

 

On connaît l'anecdote de ce riche Espagnol à qui un riche Américain montrait sa voiture, la plus moderne in the world. « Voyez, disait-il, j'appuie sur ce bouton, et les glaces s'abaissent toutes seules. » Et moi, dit l'Espagnol, j'ai un domestique pour ça. » Cet assaut de mauvais goût nous éclaire pourtant sur une vérité essentielle : notre civilisation n'est pas celle du plus grand confort imaginable, elle est la première civilisation du confort pour tout le monde. Mais seulement du plus grand confort possible sans domestiques. « Que voulez-vous, ils sont irremplaçables ». disait la marquise, qui appuie désormais sur un bouton pour moudre son café – c'est-à-dire qu'elle le moud elle-même. Non, nous n'avons pas rattrapé Louis XIV (1).

 

3. – Bien-être et pauvreté

 

Il y a une dizaine d'années, je lus dans un journal qu'Henry Miller, réduit à une grande misère en Californie, avait envoyé un S.O.S. à tous ses amis : il était si pauvre, disait-il, qu'il ne pouvait remplacer les pneus de sa voiture. J'habitais alors une chambre de bonne avec lucarne. J'eus une réaction de Congolais dans ce pays sous-développé qu'était la France : pour moi, le symbole immémorial de la pauvreté, c'était de manquer de pain. Et il y avait un monde où ce symbole sacralisé s'était déplacé, en quelque sorte.

 

Demain, la symbolique de la misère connaîtra une révolution : le comble en sera de ne pouvoir payer l'essence de sa voiture.

 

Il ne faut pourtant pas trop sourire de la misère dans le bien-être. Une thèse en Sorbonne a révélé que des employés, de petits fonctionnaires s'étaient faits clochards de sang-froid pour échapper à la pauvreté soucieuse. A huit ou dix dans une chambre de quelques mètres carrés, la misère reste la misère, mais privée de la dignité de celui qui manque de tout. Et la misère n'est noble que privée de tout : ces nouveaux clochards, transfuges du commerce ou de la fonction publique, avaient trouvé je ne sais quoi de seigneurial qui leur manquait.

 

4. – Brève psychanalyse du petit propriétaire

 

il se passe dans le bien-être dit matériel ce qui se passait pour la fortune qui rendait soi-disant « fortuné » : car de même que la richesse ne donne pas la félicité, mais, comme toutes choses de ce monde, des bonheurs et des malheurs nombreux et contradictoires, tels que la sécurité, le sentiment de la puissance, la mélancolie, l'ambition politique, la générosité ou l'avarice, la dromomanie ou l'agoraphobie, de même le bien-être dit matériel agit de manière multiforme et contradictoire. Ce qu'il exclut peut-être le plus, c'est le sentiment de bien-être, même entendu comme cette euphorie légère qui fait dire aux petites Sagan qu'elles se sentent « bien dans leur peau ». Ce bien-être-là, c'est l'alcool, la vitesse, la gastronomie, l'érotisme (même par délégation de compétence, dans le roman ou au cinéma) qui le donnent, et non pas le rasoir électrique, le moulin à café, le frigidaire, la machine à laver ou le chauffe-eau.

 

Mais quels sont donc les états psychologiques que provoque le bien-être matériel ?

 

Distinguons entre deux sortes d'objets mécaniques et observons qu'ils mettent leurs usagers dans des états différents selon que le pays est petit, protestant et nordique, ou bien moyen, latin et catholique : ce qui n'a rien d'étonnant, puisque n'importe quel objet, donc même un aspirateur, se charge fatalement des signes de l'univers psychologique où on le met et en révèle les traits fondamentaux.

 

Prenons un cas extrême : j'ai observé en Suisse allemande une sorte d'obsession des objets qui mécanisent l'alimentation et l'hygiène. Il s'agit d'une névrose obsessionnelle plus ou moins bénigne : les gens, à table, vous parlent d'abord de leur réfrigérateur, et du nombre de cubes de glace qu'il produit, et du temps qu'exige cette production selon le réglage de l'appareil ; puis la conversation passe aux instruments de la salle de bains, revient à l'empire mécanique de la cuisine, on procède à un examen incessant et méticuleux, dans une atmosphère inquiète et excitée, des pièces de la petite usine domestique dont on doit assurer le parfait fonctionnement. Il s'agit de quelque chose d'un peu différent de ce que Tati a observé dans Mon oncle. Ici, le pays est petit; toute aventure y est interdite, tant nationale que privée ; les grandes réussites financières sont secrètes, invisibles, camouflées sous l'anonymat des raisons sociales. L'érotisme est banni de la vie quotidienne ; la passion du nettoyage est alors devenue une sorte de schisme du protestantisme : on nettoie sans cesse l'univers pour témoigner qu'on est propre intérieurement, qu'on n'a rien à se reprocher, qu'on est parfait. Cette vaste entreprise de purification du monde qu'est le nettoyage refoule alors, par surcroît, la sexualité. Le bien-être dit matériel a été aussitôt digéré à sa manière par cette civilisation du nettoiement : la voiture même devient un objet qu'on voudrait garder impeccable dans une armoire de verre : on l'éponge, on l'époussette, on tourne autour à chaque arrêt pour vérifier qu'aucune égratignure n'a éraflé la carrosserie. Cette conjuration incessante et dérisoire du hasard – qui est une conjuration du tragique – débouche pourtant sur une angoisse continuelle. A chaque instant, l'univers parfait de la propreté risque d'être maculé par un petit désordre, sorte de symbole d'un nouveau péché originel. Car cet « idéal » garde la dignité de tous les idéaux : celle d'être inaccessible. Mais on ne le sait pas. On a dit des Danois que, s'ils nettoyaient tellement chez eux, c'est parce que Shakespeare a dit qu'il y avait quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark ; et, depuis lors, ils chercheraient sans succès ce que cela pourrait bien être. C'est faux : ils veulent prouver qu'il n'y a rien de pourri sur la terre, et que Shakespeare a dû se tromper. On voit, en tous cas, que le bien-être dit matériel a été englobé dans les options et obsessions fondamentales d'une civilisation qui « tourne en rond ».

 

Dans les pays latins, par contre, le bien-être dit matériel se manifeste plutôt par le sentiment de la puissance. La voiture donne la vitesse et la vitesse est un pouvoir; le transistor vous permet d'être informé heure par heure de ce qui se passe aux quatre coins de la planète et au delà : vous êtes le nombril de l'univers, auquel convergent toutes les nouvelles. La télévision apporte la Chine et l'Amérique dans votre chambre ; le téléphone fait retentir vos ordres à grande distance. Le Français, plus que personne, parait sensible à cet aspect du bien-être dit matériel : alors que dans toute l'Europe du nord il parait incroyable qu'on puisse posséder une voiture avant une salle de bains, le Français est allé d'abord à la voiture ; le chauffe-eau viendra plus tard, il n'est pas assez exaltant pour le génie national.


5. – Bien-être et snobisme

Depuis une trentaine d'années seulement, les articles de notre confort montent des masses, qui les achètent en premier. Il n'en était pas ainsi au début du siècle encore. L'automobile a été lancée par l'aristocratie. Les grands bourgeois auraient cru déchoir à grimper sur ces mécaniques. L'aristocratie, plus aventureuse, à sa manière, et n'ayant pas de complexes sociaux, en a fait son jouet préféré : les bourgeois ont suivi. Il en a été de même pour la bicyclette : ce sont les personnages de Proust qu'on a vus au Bois sur vélocipèdes.

 

Par contre, la radio a passé de la foule à « l'élite », ainsi que la télévision et les transistors. Aujourd'hui encore, les gens « bien » vous disent qu'ils n'ont pas la télévision « parce que tous les concierges ont la télévision... »


G. – Les intellectuels et le bien-être

Pendant des siècles, les intellectuels se sont bien moqués du populaire ; et voici que tout à coup, parce que les masses commencent à disposer de quelques instruments tels que les transistors et les rasoirs électriques, voilà nos intellectuels qui s'interrogent douloureusement sur le péril culturel qui menace le peuple.

 

Culturellement, le confort sera digéré par l'habitude, ce monstre qui digère tout. Et l'on ne comprendra même plus que la possession de quelques petits outils électro-mécaniques ait pu poser un problème culturel. Qu'on songe au ridicule d'un Duhamel pourfendeur de la radio dans les années 30. Aujourd'hui, ceux qui ont mieux à faire n'ouvrent pas la radio ; et ceux qui l'écoutent n'avaient déjà pas mieux à faire avant son apparition : ils s'adonnaient simplement à d'autres sottises. Il est puéril de croire qu'avec le bien-être la sottise ait augmenté dans le monde ; elle fait seulement plus de bruit : et la lutte contre le bruit, c'est un tout autre sujet de réflexion.


7. – Bien-être et coutume

C'est d'ailleurs le moment ou jamais de vérifier si la coutume est une seconde nature : les coutumes anciennes s'imposaient lentement - celle-ci exige que nous divisions par dix ou par vingt le temps de la digestion. Mais nous ne sommes fascinés que par ce qui est hors de portée : c'est le manque qui nous mène. L'habitude se prend avec une rapidité foudroyante et ruine tout ce que nous avons conquis. Qu'on y songe : nous parvenons déjà à nous servir d'un instrument aussi fabuleux que le transistor sans y penser. L'instrument a beau être prodigieux, notre habitude est la plus forte. Déjà une génération nous suit qui s'étonne de nos étonnements d'ancêtres. Et l'on est tout de suite, de nos jours, l'ancêtre de quelqu'un.

 

Nous sommes encore un peu devant le bien-être dit matériel comme les puritains devant le problème sexuel. Vous avons peur, comme le puritain devant l'érotisme, de perdre nos vertus. Comme si quelques petites machines, vite intégrées au décor de la vie quotidienne, pouvaient nous retirer la volonté de créer, ou le sentiment de la solitude, ou la passion de l'avenir. Nous sommes dans l'âge barbare du bien-être, celui dont parlait José Ortega y Gasset dans La révolte des masses : un certain nombre de primates supérieurs ont été dotés de joujoux bruyants et fabuleux, notamment de moteurs. Il est normal qu'ils perdent un peu la tête pendant quelque temps. Mais bien vite, à nouveau, l'homme se trouve confronté avec lui-même.

 

8. – Où le problème devient sérieux, c'est-à-dire sidérurgique

 

La technique moderne est née des révolutions de la sidérurgie. Au XIXe siècle, la construction de chemins de fer dans le monde entier a fourni un débouché de taille à la production de la fonte, du fer et de l'acier. Le moteur à piston et l'électricité sont venus en retard au rendez-vous de la sidérurgie : il a fallu se rabattre sur l'artillerie. Mais appareils frigorifiques, machines à laver, baignoires et tutti quanti pourraient bien prendre le relais même de l'industrie automobile, du moins en France. Imagine-t-on la production de fonte qu'engloutirait la mise à la disposition de chaque Français d'une baignoire ? Mais ce ne serait qu'un premier temps : comment écoulera-t-on l'acier dans un monde où le ridicule aura tué l'artillerie ; où le chemin de fer aura pratiquement cessé de compter comme débouché ; où l'automobile absorbera une quote-part fixe de la production, où le marché ménager sera saturé? Le suicide ayant été, depuis peu, intégré dans les équations de la guerre, il va falloir trouver autre chose. Le tiers monde nous attend angéliques pourvoyeurs. Nos empires d'aujourd'hui ne règneront plus sur les terres lointaines que par cette personne interposée qu'on appelle l'Acier, et que nous avons baptisée Liberté. Le  « bien-être » bat pavillon, et, je le crains, pour longtemps.


9 – Le bien-être et les moralistes

Il y a une manière de refuser le bien-être qui semble vouloir rendre plus difficile la dignité humaine, comme si elle était trop facile à conquérir par elle-même et qu'il fallût y mettre des obstacles pour mieux tremper les âmes. Il y a une survivance de la morale romaine, ou spartiate, qui crée des monstres artificiels destinés à exercer les volontés. Mais la liberté, dans le monde moderne, n'est-elle pas déjà assez difficile à conquérir sur les mythologies pour qu'il ne faille pas s'épuiser à la conquérir sur la misère par-dessus le marché. Il est avilissant de réduire l'homme à la portion congrue pour montrer qu'il est une victoire sur la faim ; l'homme est une conquête sur d'autres frontières que la faim - il est à lui-même une tout autre frontière. Il y a dans les morales classiques un sadisme secret, et je ne sais quel goût de la vengeance : on met l'homme le plus près possible de l'animal, afin qu'il prouve qu'il n'en est pas un. Mais il arrive qu'il prouve alors le contraire... et cela ne prouve justement rien.

 

Nietzsche a écrit quelque part : « Tu t'appelles libre ? Je veux que tu me dises ta pensée maîtresse, et non pas que tu t'es échappé d'un joug. » Certes, il y en aura toujours qui « perdront leur dernière valeur en quittant leur joug ». La vraie liberté, cependant, n'est pas de se libérer de quelque chose, mais pour quelque chose. Et l'homme moderne, même dans le bien-être, reste « une étoile projetée dans le vide », et « seul juge et vengeur de sa propre loi ». Cette loi est encore à inventer.


MANUEL DE DIÉGUEZ.

(1) Et puis, le luxe a changé de signe : c'est un luxe maintenant de faire laver son linge à la main, du moins à Paris. Il parait que certains y sont contraints; leur linge étant fin, ils perdaient davantage, disent-ils, à le voir revenir en charpie.