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Articles publiés dans les journaux Libération, Candide et autres

 

Claude Bonnefoy, La descente aux enfers, Arts, 22 mai 1963

On le savait depuis son Rabelais par lui-même (Seuil), Manuel de Diéguez ne s'intéresse à un écrivain que s'il peut poser, à son propos, des questions essentielles. Il se moque des idées reçues, il n'aime pas les anecdotes, il ne cherche pas dans les corbeilles à papier des grands hommes ces petites révélations qui font les délices de bien des historiens, mais qui les détournent de s'interroger sur le vrai secret, celui de la création.

Abordant aujourd'hui Chateaubriand, Manuel de Diéguez qui, s'il laissait pousser et boucler ses cheveux, pourrait fort bien évoquer l'illustre vicomte, ne s'attarde pas à décrire le mal du siècle, mais traite le problème, pour nous très actuel, de l'essence de la poésie et de «l'engagement» du poète dans l'histoire. Cela, le titre de son livre l'indique clairement : Chateaubriand ou le poète face à l'histoire (Plon).

Mais la poésie, qu'a-t-elle à faire avec l'histoire? Et si l'on admet une réponse positive, pourquoi avoir choisi Chateaubriand pour illustrer ce thème? À ces questions, Manuel de Diéguez répond d'une voix claire.

- Comment le poète, aujourd'hui, peut-il donner un sens au monde? Voilà ma première question, la raison secrète de ce livre. Pendant longtemps, il n'y eut pas de problème. Le poète épique était à l'aise dans l'histoire. Le fatum, Dieu expliquaient les événements et les voies de Dieu sont impénétrables. Le poète enregistrait et n'avait qu'à se laisser porter par sa parole et aussi par la légende comme Virgile ou par la théologie comme Bossuet. L'histoire avait un sens, un sens que le poète contribuait à mettre en évidence? Or, Chateaubriand est arrivé au moment où l'on ne savait plus quel était le sens de l'histoire. Avec la Révolution, tout est remis en question. Et ce sur quoi bute Chateaubriand qui a une vocation de poète épique, à un moment justement important de l'histoire, c'est sur l'assassinat. Le poète ne peut pas chanter la guillotine - alors que Bossuet célébrait allégrement les batailles, ces carnages qui exprimaient d'une certaine manière la volonté de Dieu - pas plus qu'il ne pourra chanter les exploits de Napoléon, ce nouvel Alexandre, à cause des massacres de Jaffa. Et cela non en vertu d'un principe moral, mais pour des raisons qui, je crois, touchent à l'essence même de la poésie. C'est pourquoi Chateaubriand a tenté, avec son idée de Christ républicain, une grande synthèse du christianisme et de la religion de l'humanité. Malheureusement, Chateaubriand politicien, et au nom de l'idéal républicain, a accepté le meurtre, finalement.

- Pourquoi accordez-vous une telle importance à cette idée du meurtre?

- Parce que le poète, lorsqu'il descend dans l'histoire, ne peut pas ne pas rencontrer le meurtre, ne pas s'insurger contre lui. Mais revenons à Chateaubriand. Ce qui est caractéristique chez lui, c'est son goût de la mort, plus exactement sa hantise du funèbre, la fascination qu'il éprouve devant les tombeaux. Ne lui a-t-il pas fallu comparer les montagnes à des tombeaux pour les aimer? Or ce thème de la descente au tombeau, ne rappelle-t-il pas le mythe d'Orphée? La descente du poète à l'Hadès et sa remontée à la lumière, n'est-ce pas la démarche même des dieux? Il y a là, dans cette transfiguration, dans cette résurrection, une donnée fondamentale de la poésie. Orphée remonte avec Eurydice, mais il ne faut pas qu'il se retourne sur elle. Il ne doit pas se retourner sur l'Eurydice de chair.

«Il se retourne quand même, car il est homme, et de chair, mais la véritable métamorphose, celle qui rendra Eurydice immortelle, n'intervient qu'après la mort de celle-ci, par la musique et par le chant, par la transfiguration de la chair en esprit. Le poète doit donc accepter de laisser Eurydice aux enfers pour la chanter. Si Pétrarque s'était retourné sur Laure, c'est-à-dire l'avait possédée, il l'aurait perdue, il n'aurait pas pu la chanter.»

- Mais quelle était l'Eurydice de Chateaubriand?

- L'histoire elle-même, comme pour Michelet. Chateaubriand ne peut pas ressusciter l'histoire en tant que libératrice, parce qu'elle est meurtrière. Elle est une Eurydice qu'il ne peut pas transfigurer par la poésie. On ne peut pas chanter comme le triomphe de la vie quelque chose qui tue. Chateaubriand l'a tenté, et il a échoué, et il a payé cet échec par une vieillesse désespérée.

- Sur ce point, vous comparez Chateaubriand à Saint John Perse, n'est-ce pas?

- Saint John Perse est un grand poète épique, mais, bien qu'il fût mêlé aux affaires d'État comme Chateaubriand, l'histoire, chez lui, est transfigurée. Il ne s'attache pas à l'événement. Si l'on rencontre chez lui tous les thèmes de la descente aux enfers, lorsqu'il remonte, lorsque le chant se déploie, c'est une véritable résurrection. Il ne se retourne pas sur l'histoire selon la chair, il marche devant elle, alors que Chateaubriand, lui, était inconsolable de n'avoir pu la ressusciter.

Voilà une interprétation très riche qui, sans doute, suscitera bien des critiques, mais qui mérite qu'on s'y arrête.

Claude
BONNEFOY