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Section : Articles publiés dans divers périodiques
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Article publié dans Candide

 

Le dialogue de sourds du bourreau et de la victime, Candide, 7 avril 1962

Les Longs Couteaux de Lorrain - Noël Kemksi

Les Bagages de sable d'Anna Langfus

 

Le comble, c'est que le tortionnaire nous mette en question, qu'il nous conteste, nous accuse, nous accule à nous justifier devant lui, et finalement triomphe en donnant mauvaise conscience à toute notre civilisation d'«humanistes distingués».

Écoutez plutôt : «Un peu de tenue, Monsieur le Professeur, dit Linke, un des héros, un des soudards de L.N. Kemski. Écoutez-moi : vous enseignez la philosophie? Aujourd'hui, vous avez la chance d'augmenter la somme de vos connaissances déjà si étendues, si riches, si catégoriques, par une expérience personnelle dont vous devriez nous remercier. Je vous propose une sorte de pari loyal. Vous allez nous apprendre la dignité et le respect, Monsieur le Professeur. Vous allez nous montrer que votre arrogance d'intellectuel nanti, suralimenté, repu, toujours du bon côté de la barricade, ne dissimule aucune facilité, aucune jeanfoutrerie comédienne, baveuse, rampante. Nous, gardes d'assaut, ne demandons qu'à constater que, chez vous et vos pareils, l'intelligence et la raison disciplinent les viscères. Naturellement, chacun combattra avec ses armes : vous, votre intelligence, votre logique, votre esprit de civilisé; moi, le nerf de boeuf, arme de brute, d'analphabète, de primitif.»

Et voilà toute la psychologie de la torture : prouver que l'esprit est une usurpation, un abus de confiance, une escroquerie.

Les Longs Couteaux de Lorrain-Noël Kemski retrace l'aventure des S.A. (Sections d'assaut) de Roehm, qu'Hitler liquida dans la nuit du 30 juin 1934, dite «nuit des longs couteaux».

Un destin usurpé

Qu'on imagine une bande de pillards, de soudards et d'ivrognes lâchés la bride sur le cou en pleine société civilisée. Ils proclament qu'ils sont le destin de leur patrie parce qu'ils n'ont pas de destin. Mais ils prouvent quelque chose de terrible à un professeur de philosophie à l'«arrogance diplômée», qui avoue sous la torture.

«Vous avez eu tort, Monsieur le Professeur, dit Linke. Vous présumiez de vos forces. Il ne suffit pas de se mettre du côté des nègres et des bossus pour être un type formidable. Vous n'êtes pas de ceux qui acceptent de payer le prix. Vous marchiez sur le ventre, vous continuez.»

Eh oui, il faut le reconnaître, à la pléthore de la canaille répond la pléthore des «intellectuels distingués». Les «valeurs supérieures» recrutent «à pleines panerées», comme disait Rabelais. Et cela, les S.A., ou la Milice, ou la N.K.V.D., ou n'importe quelle «police spéciale» du monde le prouvera toujours, car il y aura toujours, hélas! des Linke.
 

 

Un tourbillon de bêtise

Mais voilà que j'oublie de vous parler de Lorrain-Noël Kemksi, Français comme vous et moi, et qui a choisi un drôle de pseudonyme. Rassurez-vous, il est né en 1933 ; et s'il vous parle des S.A. à vous faire jurer qu'il y était, c'est qu'il a beaucoup de talent. Il est capable de vous rapporter les conversations creuses, les rigolades épaisses, les beuveries et les parties de cartes, les expéditions punitives et les interrogatoires au «troisième degré» avec un tel élan que cela vous prend des allures d'avalanche.

On est pris dans ce tourbillon de la bêtise ; ces gueulards vous emportent dans l'épopée de la clique parmi les taudis et les grabats. Quelle chronique de la haine et de la peur!

Car, pour Linke, l'homme copie, et il hait. Et sa haine n'est que de la peur devant ce qu'il ne réussit pas à copier. Rêvons d'un Cicéron sans effets de manches, qui aurait parlé en romancier du troupeau de voyous de son temps rassemblés autour du Roehm de l'époque, Catilina.

Étrange dialectique, pourtant, que celle du bourreau et de la victime : il faut y revenir puisque Anna Langfus, une vraie Polonaise, elle, nous montre l'univers des victimes dans un admirable roman : Les Bagages de sable.

L'univers des victimes


 

On connaît le talent d'Anna Langfus, dont Le Sel et le Soufre, sorte de chronique du ghetto de Varsovie, avait obtenu le prix C.-Veillon, et dont on avait parlé aussi l'année dernière pour le Fémina.

L'univers des victimes ne montre pas autre chose que la victoire du bourreau dans l'esprit même de sa victime : «Alors, d'après vous, c'est seulement une question de circonstances? L'homme ne présenterait donc pas de réalité permanente, stable, indépendante des conditions où il se trouve? Il n'aurait aucune valeur propre? - C'est exactement ce que je pense», dit Anna Langfus.

La victime se voit livrée à une solitude sans remède. L'héroïne des Bagages de sable dit qu'il est doux de pouvoir pleurer sur les autres, car «cela prouve qu'on est moins malheureux qu'eux», Elle est coupée de tout et de tous. Elle ne peut même prendre un chien en charge : «Moi, je ne vis nulle part et je n'ai pas de lendemain; je ne puis m'offrir le luxe de me préoccuper d'un autre être, quel qu'il soit.»

Ainsi le tortionnaire a condamné sa victime pour jamais à son animalité originelle, d'où elle ne peut plus communiquer avec personne.  Pourquoi est-ce comme la mort de ne pouvoir sortir de son isolement et donner? C'est qu'on ne peut donner, semble-t-il, que si l'on peut encore recevoir - mais comment recevoir si l'homme est révélé dans son animalité? «J'ai vu un homme debout sur un autre à terre, dit Anna Langfus, un pied sur l'estomac et l'autre sur la gorge. Un troisième ordonnait : «Appuie, serre. Je te donne dix minutes pour qu'il meure. Sinon ce sera toi.»

Et l'homme appuyait, s'appliquait. Le même homme, je l'ai revu plus tard : il soignait les blessés jour et nuit, et lorsqu'il avait un morceau de pain, il le partageait. «Comment communiquer encore avec l'homme qui n'a «aucune valeur propre», qui n'est qu'une «question de circonstances»?

Au coeur du désastre

La psychanalyse d'une Karen Horney, d'un Van den Berg retrouvent aujourd'hui ce cercle vicieux. Leur psychologie est celle de notre temps, marqué par la dialectique de la victime et du bourreau. Elle établit que l'homme doit communiquer pour accéder à la conscience.

C'est ce qu'on entendait autrefois en disant que l'homme est esprit. Mais le tortionnaire, comment survit-il? Comment communique-t-il? Il se prouve sa valeur en réduisant le reste de l'humanité à une société animale, dont il s'exclut.

Jusqu'au jour où il se découvre lui-même comme quelqu'un qui refuse de payer. Ne pouvant plus projeter sa propre animalité sur autrui, il meurt réduit à l'animalité à son tour : alors le cercle du néant s'est refermé.

Anna Langfus, elle, cherche désespérément à retrouver les autres; elle nage vers le rivage jusqu'à épuisement. «La rampe est fraîche et lisse. Ma main va la chercher très loin en avant, aussi loin que lui permet mon corps qui suit à contre-coeur.»

Mais ici l'esprit, au coeur du désastre, a déjà poussé son avance sur la mort, pour raccrocher ce corps à un destin. Croyons à la fonction de délivrance de l'art - tout grand livre ne prouve-t-il pas d'abord que quelqu'un est ressuscité?