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Section : Articles publiés dans divers périodiques
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Article publié dans Candide

 

"Les Cartes du temps " de José CABANIS

Un sac a mirages, 2e trimestre 1962

VOULEZ-VOUS savoir ce qui se passe dans ce roman? Si je le dis, vous n'aurez pas en main le dixième de ce qu'il contient. Car le narrateur a la mémoire heureuse.

Il évoque la maison familiale, son père, sa mère, son institutrice, son professeur de latin chez les jésuites, lequel s'appelait Cheval. Il vous parle aussi de Nathalie, sa maîtresse, châtelaine de Torcy, qui semble prodiguer également ses faveurs au jardinier, comme Mme de Warens. Mais notre petit Rousseau lui ménage des rendez-vous dans des hôtels sordides, qu'il parvient à rendre merveilleux.

Car elle est mariée, et fort mal son mari a des goûts gidiens. Il la revoit vieillie et déchue, courant encore le guilledou.

On ne sait pas très bien, à la fin, comment répartir les torts. Ces confidences, il vous faudra les glaner tout au long de ces pages serrées, mais foisonnantes des prodiges et des prestiges du souvenir.

Un expert

Non, il est inutile que je vous raconte ce livre - il faut le lire comme on vide un sac à mirages, dans l'attente de la surprise, qui ne tarde d'ailleurs jamais plus qu'il ne convient, tant est grande la science qu'a ce faux naïf de notre patience et de notre impatience.

Mais, enfin, de quoi s'agit-il ? Quelle est la «chose littéraire» de tout cela? Eh bien, il s'agit d'un roman réaliste, si l'on en croit l'auteur : «Je ne veux rien écrire qui ne soit juste, je mesure mes phrases, je pèse mes mots, parce que je serai lu par des inconnus que je ne veux pas tromper : il faut tout leur dire, et fidèlement.»

Car l'auteur est expert auprès des tribunaux. Vous apprendrez donc enfin ce que c'est que le réalisme. L'auteur, d'abord, fait choix dans la réalité, de ce qui convient à son art : expériences précises, modèles «réels», une certaine société du Sud-Ouest de la France.

Puis, il vous présente sa réalité exactement telle qu'elle est : «Dehors, la campagne brûle, les arbres sont immobiles et le cri des cigales ajoute je ne sais quoi au poids du jour. »

Tiens, cette réalité semble avoir reçu la visite du poète - nous sommes dans le Midi, à Toulouse.

Ensuite, sachez qu'un réaliste, c'est quelqu'un qui vous cite Stendhal, Saint-Simon, Mérimée, ses propres livres - quoi de plus réel que les grands écrivains qu'on a lus?

Mais c'est surtout dans la coulée même du récit que vous découvrirez le réalisme à Toulouse. Par exemple, Mme Courtehose apprit à lire au narrateur. Elle perdit son mari à la guerre de 14.

Pour tout ce qui concerne Mme Courtehose, vous trouverez une foule de renseignements épars de la page 33 à la page 35, et si vous voulez mettre de l'ordre dans le beau désordre inventé par l'auteur, il vous suffira de rassembler en faisceau tous ces renseignements en leur donnant des numéros : et c'est vous qui ferez un terrible désordre.

Un beau désordre

Car le réalisme, si vous voulez enfin savoir ce que c'est, vous l'apprendrez à propos du jardinier: «Ce fut lui qui me donna le premier l'idée du romanesque.»

Nous y voici : le réalisme, c'est le romanesque ; c'est le mystère, la poésie, les jeux de la mémoire, les «cartes du temps». Et nous voici revenus à l'art. «Arracher des idées à la nuit et des mots au silence», disait cet autre réaliste qui s'appelait Balzac.

Sa réalité, José Cabanis la tourne et la retourne, la polit sans cesse, en cherche la lumière, en modifie les ombres, feint de se tromper de route, organise des chassés-croisés, mêle les lieux et les époques, se passionne, se détache, s'attendrit, vous jette une clé, la reprend, et répand à nouveau d'épaisses ténèbres qu'il balaiera quand il lui plaira.

Car cela est le septième roman d'un univers très cohérent. Il faut lire à la suite L'Age ingrat, L'Auberge fameuse, Juliette Bonviolle, Les Mariages de raison et, enfin, Les Cartes du temps pour retrouver toujours Gilbert, soit comme personnage central, soit au second plan.

Cela va plus loin : dans Les mariages de raison, Cabanis montre son Gilbert tenté d'écrire L'Age ingrat et ses autres livres, dont il esquisse les plans.

On tourne délicieusement en rond, et l'on n'en finit pas d'explorer : c'est qu'il s'agit d'une Éducation sentimentale. Et en a-t-on jamais fini avec ces choses-là?