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Article publié dans La nation roumaine

 

Une révolution de l'humanisme

MARTIN HEIDEGGER ET LA POÉSIE (II), La nation roumaine, janv.-fév.1960

Nous l'avons vu (1), pour qu'un retour à la Grèce de la philosophie contemporaine conduise à une révolution de l'humanisme et puisse redonner une portée métaphysique à la poésie, il faut d'abord que la science et la technique aient été détrônées de leur prétention à nous éclairer en dernier ressort sur l'être de l'homme. En fait, c'est un sentiment très répandu que la science et la technique n'éclairent pas l'homme dans son être; mais l'idée que la science n'atteindrait pas le «vrai dans la nature» frise pourtant l'hérésie. Pour le philosophe, une telle contradiction n'est évidemment pas tolérable : si la science dévoilait vraiment le mystère même physique du monde, il faudrait bien admettre la situation métaphysique de l'homme qui en résulterait, démontrée «scientifiquement» du même coup. Mais la métaphysique sérieuse a toujours rejoint sur ce point les théologiens : la science n'atteint pas l'être des choses. La notion de «lien de causalité» et le déterminisme supposent une échelle causale infinie dans un sens et dans l'autre, ce qui nous rejette en plein mystère. Déterminisme et causalité constituent, du reste, de pures hypothèses concernant le mystère de la régularité des phénomènes - hypothèses contredites par les phénomènes de la physique atomique ressortissant à des lois statistiques. La notion de loi statistique est également de l'ordre du constat de régularité ; elle n'explique rien, alors que la notion de loi causale, repoussant le mystère de cause en cause avant de buter sur l'inconnu, n'aboutissait au constat d'ignorance qu'après une série «logique» (échelle causale) d'opérations de retardement.

Quelle est l'originalité de Heidegger quant à la science et la technique? En ceci qu'il a montré la portée et les limites de la science à partir du type même d'interrogation du monde dont la science procède, et qui consiste à traquer la nature sur les pistes de l'efficacité et de l'utilité.

Entrant dans la tournure d'esprit des premiers interrogateurs, les Grecs, et dans leur humanisme à partir de leur vocabulaire même, si révélateur de leurs démarches, Heidegger se montre ici fidèle à ce qu'il y a de plus fondamental chez Valéry, l'étude des méthodes et des fonctions de l'intelligence. L'auteur d' «Eupalinos» est allé, il faut le dire, le premier vers cette civilisation de l'interrogation, cette civilisation «sans livre sacré», selon le mot de Malraux. Mais Valéry est un agnostique qui ramène le monde à l'anatomie des esprits et rejette tout le reste parmi les «choses confuses». Heidegger croit l'univers digne d'une interrogation pieuse, et rêve d'un dialogue avec «le monde extrême-oriental», par delà les limites de l'esprit.

Cette attitude lui a fait saisir l'esprit dans l'arbitraire originel qui lui permet d'atteindre à la clarté «objective», alors que, pour Valéry, il n'y a rien au delà des clarifications auxquelles procède l'esprit ; d'où ses pages rageuses contre Pascal. Mais pourquoi y a-t-il un «arbitraire originel» dans la clarté objective? C'est que l'esprit, dans la science, traite le monde comme un univers d'objets, et Heidegger analyse cette opération de l'esprit qui réduit le monde à «l'objectité», ce que Valéry ne peut entreprendre, son culte de l'esprit clair l'empêchant de voir que le regard sur l' «objectité» est déjà une opération de l'esprit. C'est parce qu'il croit exclusivement à l'intelligence, précisément, que Valéry ne peut aller jusqu'au bout des opérations de l'intelligence - il n'en viendra à bout, en la reniant alors entièrement, que dans Mon Faust, sa dernière oeuvre.

Ainsi Heidegger parvient à nous éclairer sur la science en nous montrant que la question se pose, en réalité «à l'envers». La nature n'est pas ce monstre impénétrable qui nous révèle peu à peu ses mécanismes ; c'est nous qui l'interrogeons d'une certaine manière de façon qu'elle nous réponde sur le mode du mesurable. Pour cela, nous commençons par délimiter le réel qui concerne la science. La science «arrête et interpelle» le réel ; elle s'en assure pour «suivre à la piste» les objets. Le «mode de représentation qui suit à la piste et qui s'assure de tout le réel dans son objectité «pistable» est le trait fondamental de la représentation par laquelle la science moderne répond au réel», écrit-il. «Mais le travail qui, maintenant, décide de tout et qui, dans chaque science, réalise une telle représentation est cette élaboration du réel qui, d'une manière générale, fait d'abord et spécialement ressortir le réel dans une objectité par quoi tout le réel est transformé d'avance en une diversité d'objets offerts à l'activité qui les suivra à la trace et s'assurera d'eux.»

Donc la nature n'est pas épuisée par l'objectité qu'elle revêt pour la science moderne ; «l'objectité ne peut jamais embrasser la plénitude d'être de la nature» parce que l'objectité n'est qu' «une manière dont la nature se met en évidence». Et les sciences ne peuvent se saisir elles-mêmes dans leur être parce qu'elles sont absolument dépendantes de la chose présente saisie comme objet : elles ne peuvent passer outre à l'objectité qui leur permet seule de «traquer» la nature. Heidegger appelle l' «incontournable» d'une science donnée l'objectité qui lui est propre. Ainsi, il faut quitter le domaine d'objets des mathématiques pour dire quelque chose sur les mathématiques en tant que théories. «On ne pourra jamais, par un calcul mathématique, décider de ce que sont les mathématiques elles-mêmes». «La physique en tant que physique ne peut rien dire au sujet de la physique. Tout ce que dit la physique parle le langage de la physique. La physique elle-même n'est pas l'objet possible d'une expérience physique». Ainsi, l'impuissance des sciences n'est pas fondée pour Heidegger sur le fait que leur entreprise ne prend jamais fin, mais sur le fait que la nature, l'homme, l'histoire, le langage demeurent des «espèces possibles», mais jamais nécessaires, de la présence du réel. La technique «arraisonne» ; et la science formule la théorie du réel nécessaire, et cet arraisonnement technique du monde, théorie selon laquelle «la nature s'offre à notre représentation comme un système cinétique spatio-temporel et de quelque manière pré calculable».

Une telle conception est très étrangère aux Grecs pour lesquels la theôria (théorie) n'élabore pas le réel pour le considérer sous un certain angle «scientifique» ; la theôria des Grecs est relation à la chose présente, dans un pur dévoilement. La méditation sur le mot theôria est une des plus belles des Essais et conférences. Heidegger remarque que, dans theôrein, il y a thea et oraô. Thea (cf. théâtre), c'est l'aspect et orao, c'est «saisir dans la lumière des yeux», considérer. Theorein, ce n'est pas «théoriser», c'est «demeurer, voyant, près de la chose». Le bios theorêikos, c'est la vie contemplative, où la pensée trouve son activité la plus haute et la plus pure, c'est «la forme accomplie de l'existence humaine». Or, chez les Grecs, la theôria est encore liée à la technê (technique). La technê des Grecs, ce n'est pas seulement le «faire», c'est l'art au sens élevé: la technê est «poétique», elle dévoile le réel, elle est liée au savoir.

C'est pourquoi la technê des Grecs dépasse notre acception du mot «technique». Si toute la poiêsis des beaux-arts s'appelait technê, c'est parce que la technê artistique était un dévoilement du vrai parallèle à celui du beau : et c'était du dévoilement du vrai que naissait le sentiment esthétique. Mais les Romains ont traduit theôria par contemplatio, ce qui veut dire séparer, placer dans un secteur et l'y enclore: templum (dont est dérivé contemplari) signifie en grec temenos, voulant dire couper, séparer. Le templum est un secteur découpé au ciel et sur la terre (a-tomos = insécable).

Heidegger sait que les langues sont marquées par l'existence de ceux qui la parlent : les Grecs, d'une manière unique en son genre, pensaient à partir de leur langage et recevaient de lui leur Dasein. La theôria devenue contemplatio fait disparaître l'essentiel de ce que dit le mot grec et annonce le regard séparateur de la science.

On devine déjà comment la poésie va redevenir révélatrice du vrai, de la theôria chez Heidegger. Mais il faut souligner l'originalité d'une critique de la science moderne et de la technique qui délimite leur champ et en montre les limites. C'est le fait que l'objectité de la nature présente dans la physique atomique contemporaine des traits fondamentaux tout autres que dans la physique classique qui semble avoir dirigé l'esprit de Heidegger vers une prise de conscience des limites de toute connaissance dans les sciences : car la physique contemporaine du noyau et du champ part encore et toujours d'une objectité qui permet d'écrire «une unique équation fondamentale dont découlerait le comportement de la matière en général» (Heisenberg) (1). C'est donc l'objectité elle-même qui constitue l' «incontournable» des sciences, et toutes les révolutions des théories scientifiques ne seront que des adaptations d'un instrument d'arraisonnement du monde incapable de se saisir lui-même dans son être et de rejoindre l'homme. En ce sens, il ne peut pas y avoir de «crise de la science» qui puisse concerner la métaphysique.

Voici le champ libre pour entrer dans l'humanisme et la poésie selon Heidegger - étant admis une fois pour toutes qu'il s'agira toujours d'une interrogation dévoilante, et non d'un système philosophique définitif.

(1) «Die Gegenwärtigen Grundprobleme der Atomphysik», cité par Heidegger.