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Section : Articles publiés dans divers périodiques
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Article publié dans Candide

 

Après «L'ÉTAT UNIVERSEL», son dernier essai

Qu'on ne dise plus que Jünger est un penseur, Candide, 1er semestre 1962

Que nous apprenons de choses dont nous étions bien loin de nous douter en ouvrant ce bref essai (1) de 120 pages imprimées en gros caractères!

Et d'abord, que nous sommes en mouvement ; et «depuis longtemps déjà» ; enfin, que le mouvement s'accélère «selon une accélération croissante». Ensuite, qu'il existe des États ; que ceux-ci empiètent de plus en plus sur nous ; que deux super-États, l'Amérique et la Russie, pourraient bien un jour nous conduire à l'État universel. Mais nous sommes libres. Et, contrairement à ce qui se passe chez les abeilles et les fourmis, l'organisation étatique ne modifie pas notre biologie. Parenthèse sur le massacre des mâles de la ruche ; digression sur les castors qui construisent des digues.

Mais il y a l'homme et la femme, et l'État semble impuissant à effacer les différences entre les sexes. Bref, nous sommes bien libres. Si seulement l'État universel pouvait abolir les guerres! Mais pour l'instant, sachez que «la forme de l'État humain» est «déterminée par le pluralisme»,c’est-à-dire qu'il existe plusieurs États, comme il a été déjà dit, et que, par conséquent, il existe des armées...

L'étrange essai! Ai-je la berlue? En vain j'y cherche quelque chose qui ne soit pas évident et connu de tout le monde. Mais j'ai beau lire et relire, je ne trouve rien.

Le malaise du public

Comment expliquer l'audience de Jünger, et cette sorte de résonance que d'aucuns y trouvent ? Ce qu'on perçoit dans cette sorte de platitude tourmentée, c'est la nostalgie d'un finalisme qui nous laisserait libres. Qu'il est difficile de retrouver un but de l'homme comme celui de la chenille qui tend au papillon! Il reste à se fabriquer des succédanés, à évoquer des ombres de finalités parmi lesquelles «l'événement en marche» est une des meilleures.

Voici l'État universel, «épiphanie de l'homme». «L'ombre qu'il projette au devant de lui fait pâlir les images anciennes, vide les justifications familières.»

Ce futur désiré et redouté se traduit par une sorte de grippage qui donne aux écrits de Jünger je ne sais quoi de laborieux, mais aussi le ton sibyllin de qui sait, et qui n'ose pas dire toute sa pensée, gardant par derrière soi je ne sais quelles profondeurs..

Ainsi Jünger répond au malaise du public ; il donne le change sur le vide et la mélancolie d'une civilisation qui voit bien qu'elle se fait un futur, mais qui n'ose ni en prendre la responsabilité, ni s'en décharger sur quelque nouveau finalisme. Cioran dit que l'Histoire oscille entre l'utopie et l'apocalypse.

Jünger reste à mi-chemin de l'une et de l'autre. Ce pourrait être une sagesse, ce n'est qu'une sorte de vague à l'âme intellectuel. Qu'on ne dise pas que Jünger est un penseur!

(1)   L'État universel (Gallimard).