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Article publié dans Candide

 

L'AMOUR FOU À 5O ANS

Le «Journal» de Michelet (Tome II), Candide, 20 février 1962

Michelet avait donné à sa seconde femme, Athénaïs Mialaret, tous pouvoirs sur son oeuvre. Elle avait d'ailleurs écrit elle-même une partie des livres d'histoire naturelle de son mari, ce qui en dit long sur ce couple.

Mme Michelet devait autoriser Gabriel Monod à publier le Journal, à l'exception d'un «journal intime» plein de secrets  d'alcôve, disait-on. Monod, à sa mort, déposa ce journal-là à la bibliothèque de l'Institut, sous scellés à briser en 1950. Le secrétaire de l'Académie des sciences morales et politiques devait alors décider de l'opportunité de la publication. Ce fut le baron Seillière qui, déclinant cette responsabilité, en chargea une commission, laquelle décida, en 1951, d'en confier la publication à Paul Viallaneix et Claude Digeon.

Et voici une belle et cruelle histoire. Il ne faut pas en rire, car c'est d'abord une histoire d'amour. Et c'est aussi l'aventure d'un grand apprentissage d'écrivain.

Athénaïs a près de trente ans de moins que son mari. Elle est intelligente, volontaire, et d'une frigidité à toute épreuve. Mais ce qu'il faut comprendre avant tout, c'est que, dans la vie du sévère historien qui n'avait jamais vraiment aimé - sa première femme, Pauline, tenait son ménage, sans plus - Athénaïs apparaît comme un de ces cataclysmes qui ravagent tout sur leur passage, et après lesquels jaillit une tout autre floraison ; car le paysage lui-même a été bouleversé et n'est plus le même.

D'un seul coup, Athénaïs s'installe au coeur de l'univers poétique de Michelet. Ce genre d'amour n'a aucun rapport avec les amours ordinaires. Il arrive qu'un écrivain rencontre la médiatrice ; à travers l'âme et le corps de cette femme, il portera désormais le monde ; elle sera son chant le plus profond.

Un combat avec l'ange

Quel est le secret de ce déclic du vertige ? Pourquoi la belle Athénaïs avec son manteau noir et sa pâleur de morte devait-elle susciter ce foudroyant transport à l'imaginaire ? Sans doute est-elle apparue comme Clio elle-même - il est sûr qu'elle a touché le ressort mythologique le plus secret du poète.

Et voici que commence le combat sans issue avec l'ange ; d'une part, une femme est là, en chair et en os, qui a fait sauter une fois pour toutes la barrière de l'orgueil. Elle fait de lui ce qu'elle veut. Certains jours, croyant la perdre, il lui semble qu'il va proprement mourir d'amour, et il prend peur. D'autres fois, la joie le submerge, une joie inimaginable, vertigineuse, ivre de sacrifice.

Lorsqu'un grand écrivain fait une expérience comme celle-là, nous sommes loin du ridicule d'un quinquagénaire amoureux - nous sommes conviés à assister, dans le laboratoire du sexe, aux métamorphoses d'une grande création. Il faut observer un peu ce que cela donne.

Athénaïs a aimé son mari, se refusant et se donnant tour à tour avec un instinct infaillible des besoins en torture et des nécessaires délivrances du grand homme qu'il était.

Un beau marbre

Certes, il connaît l'humiliation et cent défaites où sa raison chancelle ; il connaît surtout les affres d'un désir qui ne peut jamais s'assouvir pleinement, et qui s'épuise sur le beau marbre de ce corps glacé.

Mais il ruse avec la statue qu'il veut façonner ; c'est bien cette femme qu'il veut étreindre, c'est elle seule qu'il veut transfigurer afin de donner à son destin sa courbe idéale. Puis le rêve du poète se brise à nouveau sur la statue.

Alors, Orphée recourt à sa magie seconde, il ressuscite son Eurydice en marchant devant elle, les mains tendues vers toutes les moissons de la terre - et Eurydice, derrière lui, n'est plus que la grande ombre médiatrice du poète. «L'amour comme tous le connaissent, c'est une maladie, une crise ; l'amour, en moi, ce sera un mouvement, un progrès, un renouvellement, une fécondation de chaque heure.»

Puis, le cycle infernal recommence : à nouveau l'embrassement désespéré, l'inutile étreinte de ce corps fuyant, plus irréel dans ses bras que dans le songe. «Est-ce que tu ne sens pas encore dans quel abîme je suis tombé ? Est-ce que tu ne vois pas que je ruse avec le monde, que je fais semblant de vivre, d'agir, d'écrire, de parler?... L'amour, en un sens, c'est la mort même.»

Parfois, l'amant veut jouer au père - Athénaïs l'y encourage, et son inhibition sexuelle en est naturellement augmentée. Puis l'amant se veut médecin ; il prodigue les soins intimes à cet être faible et blessé et jouit de sa trouble sollicitude. Mais la descente aux enfers a un terme : enfin, à nouveau, la haute revanche du poète et sa joie. Un jour, il comprend que cette femme le livre à un destin superbe et crucifié. Il accepte cette alternance d'abaissement et de grandeur. Il est le Quichotte de ce fantôme froid qui s'appelle Athénaïs Mialaret.

Poète de l'amour

Alors, il atteint à la grandeur du mythe : elle n'est plus de chair, elle est le symbole du tombeau, elle est la morte idéale qu'il façonne sans fin, comme il façonne les ombres de l'Histoire. Mais est-ce qu'Orphée perd Eurydice sous prétexte qu'il ne la ressuscite pas selon la chair, alors qu'il la ressuscite dans sa musique même ? Alors qu'elle est justement la médiatrice de cette musique ? Car Orphée, n'est-ce pas le fou de Cervantès qui recouvre bien la raison, mais qui en meurt ? Et Michelet est ce poète de l'amour qui est mort avant d'avoir prononcé les mots terribles du chevalier : «J'étais don Quichotte de la Manche, et maintenant, je suis Alonso Quijano le Bon.»

Respectons cette histoire pathétique. Certes, le mot de Maurras est juste : «Le coeur de Michelet se promut cerveau.» Il a voulu déchiffrer l'Histoire avec ce coeur, rêvant d'harmonie universelle à cause de l'infini besoin d'amour qui le travaille désormais.

Il va jusqu'à rêver d'une démocratie universelle qui comprendrait les animaux, car il s'est réconcilié avec tout l'univers des bêtes, des plantes, des pierres et des hommes - je vous dis que c'est Orphée enchantant toute la nature avec sa flûte. «Toutes les espèces vivantes arrivaient dans leur humble droit, frappant à la porte pour se faire admettre au sein de la démocratie.»

Mais, en même temps, il a osé dire le lien entre l'«épanchement littéraire» et «l'épanchement viril». Il parle du «coït de l'esprit».

Henry Miller est dans sa postérité. Avec une belle audace, il dit que l'attente est la loi de la création comme du plaisir, et que l'écrivain doit livrer un chant d'amour durable comme l'amant doit préparer et prolonger la jouissance. Au banc d'essai du journal, il crée le langage à la fois pur et exact, violent, précis et chaste de l'amour moderne, rejetant les deux extrêmes de la grossièreté barbare et de la fade préciosité.

N'y a-t-il pas quelque chose de grave, et comme une pureté tragique, dans l'érotisme de ce siècle où l'amour, dans sa recherche immédiate de la possession, demeure arrachement à soi, et recherche impossible d'un être hors de soi ? Nous sommes encore les descendants de Tristan.

Mais Michelet, c'est déjà le Tristan du XXe siècle, lyrique, charnel, accordé à l'éternelle poésie qui sait que le chant est le fils du désir.