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Section : Articles publiés dans divers périodiques
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Article publié dans Paroles françaises

 

Grandeur et message de C.-F. RAMUZ, Paroles françaises, 12 juin 1948

A Pully, au bord du lac de Genève, le grand écrivain s'est éteint. Et le voici encore plus intensément présent à l'esprit dans sa totalité spirituelle par cet achèvement de la mort. Comment trouver, pour dire la plénitude de ce message, les quelques mots qui doivent résumer sans trahir?

J'ai passé ma jeunesse sur les rives du Léman : je puis dire ce qu'il était pour nous, pour la jeunesse de Suisse romande. Nous voyions en lui une réponse vivante à notre besoin d'absolu : dans l'étouffante atmosphère de la province, il était le seul écrivain universel, le seul représentant authentique de l'esprit. Nous respections sa volonté de retraite, mais combien il était avec nous! Solitaire, bien au-dessus des intrigues et des vains honneurs, il avait conclu un pacte secret avec cet anarchisme latent dans la jeunesse fervente de Gide et de Valéry. Cette sorte d'ascèse nous paraissait indispensable aux âmes nourries d'une vraie vocation. Il y avait une entente tacite, des sourires, des demi-mots; il régnait d'un prestige incontesté.

Écrivain régional? La Suisse seule s'y est trompée. D'ailleurs, elle ne s'y trompe plus. La critique française tout entière a reconnu un poète épique et un penseur européen.

Un poète, d'abord. Ses romans sont des chants à mi-chemin entre la terre et le ciel. Certes, Ramuz étudie la réalité du terroir ; il aime les paysages de son pays, avec ses hommes pensifs, ses fermes basses, son lac si bleu et la terre blanche de ses vignes.  Mais, par delà l'humilité quotidienne, quelle soif d'universel! On entre dans la chaude poésie des mythe. C'est un Monde tout entier que crée l'amour du poète, un cosmos où communient, dans le tragique, la grandeur et la puissance des destins emportés dans la vision du créateur. L'universalité de Ramuz, c'est cela : un univers symphonique, où l'homme, dans son cadre naturel, trouve sa pleine mesure. Un poète épique? Oui, mais contemplatif. On a dit aussi que toute son oeuvre était construite sur l'amour ; il a, en effet, donné à ce mot sa pleine valeur, qui est communion et puissance créatrice, «Car il y a des hommes qui prient, écrit-il, et des hommes qui ne prient pas, et voilà peut-être le grand départagement des hommes.» On voit de quelle prière il s'agit ; elle lui fait écrire, à propos du communisme: «La grande raison du malaise est qu'on se trouve placé en présence d'un système qu'il faut accepter en bloc, et dont la principale caractéristique est qu'il soit étrangement privé d'amour, parfaitement étranger à toute espèce d'adoration.»

Penseur européen, ensuite: on y trouve la philosophie de son message de poète. Ce qui importe, c'est l'être. Et Ramuz s'en prend avec violence à la société bourgeoise: «J'appelle bourgeois, en gros, écrit-il, celui qui, n'ayant pas le sens de l'être, n'en a pas non plus le respect. Celui qui ne distingue pas l'être et n'aperçoit que l'individu, qu'il estime d'autant plus que celui-ci lui ressemble davantage, tout en lui étant légèrement supérieur : car il y a chez tout bon bourgeois l'idée de grade et l'idée d'aspirer. La hiérarchie bourgeoise est une hiérarchie militaire: on commence simple soldat, quand tout va bien on finit colonel.» Rien donc de plus bourgeois que la société communiste, qu'il décrit ainsi : «La foi soviétique isole l'homme dans le vide; mais en même temps elle doit faire tout son possible pour que l'homme ne prenne pas conscience de ce vide, à cause des conséquences que la découverte pourrait avoir pour lui. Il faut donc qu'elle l'étourdisse et le saoule par des manifestations incessantes, l'empêchant de sentir et de penser par lui-même, le forçant à coups de fanfares, de discours, de discussions, de tracts, d'affiches, à penser en fonction de la collectivité. Jamais le terme d' «Église» n'a trouvé plus juste application que dans la vie quotidienne de l'État soviétique. Car il y a des autels soviétiques, il y a des saints soviétiques, il y a des rites soviétiques, il y a des symboles soviétiques, il y a eu et il y aura des papes soviétiques et des conciles soviétiques, il y a des processions soviétiques, il y a des messes soviétiques, la religion soviétique a ses témoins et ses martyrs, et le mot même de «communisme» n'a de sens qu'en vertu d'une foi commune.» Mais cette foi n'est qu'adoration par l'homme de ses propres oeuvres. L'homme n'a de taille que s'il communie avec l'univers. «Vous n'avez pas de tendresse, vous n'avez que de la justice, par conséquent, vous êtes injustes», dit Dostoïewski.

Cette pensée, fondée sur le respect de l'être, et opposée au nom de ce respect, tant à la société bourgeoise qu'à la société communiste, n'est pas apparue dans toute sa portée au moment où elle s'est le mieux exprimée, dans «Taille de l'Homme», paru en 1933. Car elle est prophétique. Par définition, les prophètes ne sont reconnus que lorsque les événements leur ont donné raison. Mais Ramuz, cherchant dans le seul culte de l'être sa raison et sa mesure apparaît comme un penseur valable pour notre temps, où l'homme se reprend au delà des lois, des États, des doctrines pour retrouver un sens de son destin.

Comme il faisait figure d'anarchiste autrefois! «On voit ces messieurs, écrit-il, qui ont cru à l'État (et ils y croient sans doute encore), assister avec consternation à l'écroulement des États ; qui ont cru aux monnaies, ne plus rien comprendre à leur ruine ; qui ont cru à une morale sociale (laïque et obligatoire), contempler avec terreur ses récentes déformations (ou conquêtes); qui ont cru au «progrès» et voient que le progrès est au moins à double tranchant et que la lame, qu'ils ont pour leur part aiguisée, finalement se retourne contre eux!»

Et ceci date de 1932!
Contempteur de notre civilisation? Non! Messager d'un nouvel humanisme, celui - enfin! - de l'homme.