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Article pulié dans la revue Esprit

 

SATURNE ET LA FIN DE COPERNIC , Esprit , décembre 1979

Le 1er septembre 1979, un engin catapulté six ans auparavant parvenait dans les parages de Saturne au terme d'une course de trois milliards et demi de kilomètres, soit vingt-cinq fois environ la distance de la terre au soleil. Aucun incident grave ne s'était produit à bord au cours du voyage. A la vitesse de trois cent mille kilomètres à la seconde, cette mécanique transmettait en trois heures environ aux descendants du pithecanthropus erectus des images de cette planète et de son satellite géant, Titan.

 

Pour la première fois depuis leur récente apparition sur la terre, les mortels avaient imité, les uns avec fierté, les autres en riant sous cape, la fameuse chiquenaude initiale du dieu d'Aristote. La fierté des mécaniciens heureux provenait de ce que leur exploit leur donnait l'assurance d'atteindre, vers 1982, la planète Uranus; la condescendance des rieurs provenait de ce que leur religion leur avait conquis l'immortalité depuis quelque deux mille ans. Ils ne voyaient pas très bien, dans ces circonstances, quel avantage supplémentaire résulterait pour eux d'un minuscule exploit de lanceurs de ferraille. Les enfants des écoles discutaient des vitesses : quelle tortue que la lumière, disaient-ils, qui met plusieurs heures à franchir seulement d'une extrémité à l'autre ce grain de poussière qu'est le système solaire. Les centaures politiques commentaient l'événement en termes de puissance et de prestige. Mais, par-delà leurs clameurs, les quelques esprits méditatifs que compte encore l'humanité se posaient de tout autres questions; et, contrairement aux avis des savants les plus graves, qui hochaient la tête en proie à une perplexité superpithécanthropique, ils prêtaient grande attention aux remarques des petits enfants, en se disant que la vérité sort de leurs bouches, en vertu du vieil adage : « Aux innocents les mains pleines. » Or, à écouter ces jeunes et fraîches intelligences, les esprits attentifs percevaient que la conquête symbolique du système solaire par le moyen d'obus intelligents occuperait un jour une place aussi grande dans l'histoire de l'esprit humain que la découverte de Copernic.

 

Qu'était donc Copernic depuis quatre siècles? D'abord cet esprit qui, en pleine cosmologie héritée d'Aristote et adaptée à la philosophie chrétienne par saint Thomas, avait déplacé la ligne de tir du regard humain sur le cosmos. Prodigieux décentrement : il ne restait plus qu'à explorer physiquement un territoire céleste enfin mis exactement à sa place et désormais observé de biais par les terriens. Copernic reste le premier navigateur mental qui ait ouvert l'astronomie à sa géométrie véritable; l'explorateur sidéral qui a dit aux hommes vingt siècles après Aristarque de Samos : « Telle est la perspective dans laquelle il faut se placer pour connaître du moins la disposition des planètes les unes par rapport aux autres et relativement au soleil; tel est le travail de mise en observation préalable de la course de leur propre navire que les capitaines du ciel doivent nécessairement accomplir s'ils veulent se lancer efficacement dans l'exploration de l'espace. »

 

A écouter les enfants de l'esprit, qui reçoivent en leur pleine et entière nouveauté les signes de la condition humaine que des machines innocentes adressent à leur jeune raison, on découvre que c'est une date mémorable pour l'humanité, celle où l'espace connaissable à nos sens a été entièrement exploré. Certes, Pluton, plus lointaine, défiera pendant quelques années encore nos navigateurs aux yeux de verre. Mais le dernier défi de cette planète aux confins du système solaire ne fera que souligner une échéance imminente : celle de l'agonie de la révolution copernicienne, parvenue désormais au terme de son histoire.

 

D'une certaine manière, l'homme copernicien se sentait glorifié à jeter sur l'énormité relative du système solaire un regard véridique : l'encéphale autrefois enchâssé dans la fable cessait de trôner en nabab au centre de la giration des astres, mais il prenait une revanche éclatante sur les prêtres figés du dieu biblique. Elle valait bien une messe, la conquête mathématique de la machine folle qui nous emporte autour du sceptre fixe de la lumière. Mais cette fois-ci, la porte des ténèbres à laquelle se heurtent ensemble les machines et la raison est enfin celle de l'infini. La fin de Copernic, c'est la condamnation de l'homme à penser l'infini.

 

L'intelligence humaine est désormais vouée à se poser le problème suivant : que l'espace qui s'étend au-delà du système qu'explorent nos mécaniciens soit parcouru pendant des millions d'années par la lumière, ou qu'il le soit pendant des milliards d'années, ou encore pendant des milliards de milliards d'années, et ainsi de suite à l'infini, cela ne nous donne pas la plus petite idée de l'infini, parce que toute distance n'est, par définition, qu'un point dans l'infini. L'homme découvre ce qu'il a de commun, au plus profond, avec tous les êtres vivants : son gîte, dérisoirement étendu au jeu de boules ou au ballet de quelques raides astéroïdes courant éperdument autour d'une boule enflammée.

 

Naturellement, la raison va frapper avec le marteau de la logique sur, l'enclume de l'espace. Mais l'infini de l'espace est ainsi fait qu'il se laisse précisément démontrer par la logique. Sitôt que je veux concevoir l'espace comme fini, c'est la stricte logique, maîtresse souveraine de mon esprit, - qui me démontre l'absurdité de ma proposition, puisque je suis bien incapable de jamais concevoir, un espace au-delà duquel ne s'étendrait aucune étendue. Je suis biologiquement inapte à concevoir l'espace et le temps comme finis : ces deux démons s'entendent comme larrons en foire pour me condamner à une poursuite infinie de leur impossible fin. Ce n'est donc pas au fini que je suis ficelé, c'est à l'infini.

 

Voici que l'esprit industrieux de l'animal tout bêtement voyageur se trouve radicalement empêché de fabriquer des engins, parce qu'il est matériellement impossible de défier efficacement les millions d'années. Comme toujours; des dizaines d'années s'écouleront avant que la lucidité humaine enregistre les grandes mutations de la conscience cosmique. Comme le remarquait Nietzsche, ils sont en très petit nombre, les esprits pour lesquels la question de la vérité est réellement importante. Il reste qu'il va falloir penser l'infini dans la science ou renoncer à la science; il reste qu'il va falloir poser la question de la nature de l'espace, du temps et de leurs rapports communs avec le cerveau de l'homme pour que la raison proprement scientifique ait encore quelque chose à dire.

 

La sonde qui erre désormais dans le cosmos au-delà de la terre est devenue un messager étrange et un signe paradoxal de la condition humaine. Pour la première fois, la raison peut prendre appui sur un objet matériel pour s'en aller à son tour se perdre dans l'immensité. Quelle entrée de la philosophie dans l'astronomie!

 

Pourquoi donc l'humanité s'essayait-elle à la pensée depuis le fond des âges, sinon dans l'espoir d'entrer en conversation avec son propre esprit, avec la matière et avec les dieux? Religions, sciences, philosophies; qu'espériez-vous, sinon nous relier à ce qui s'enfuit? Aussi plantions-nous des fétiches de la durée dans l'écoulement de toutes choses : règles, lois et principes, tous piliers de l'ordre laïc ou sacré.

 

Tout ce qui, dans le passé, tissait, filait, cousait, tricotait le savoir ne produisait jamais qu'une seule substance, un véritable pantagruélion mental : l'intelligible. La science s'affairait à mettre en bon ordre les remuements de l'inerte et à en déchiffrer les lois; puis ces lois étaient censées nous parler des règles de notre entendement et des principes immuables de notre logique, en lesquels la nature et notre encéphale scellaient mirifique alliance. La religion ne le cédait en rien à la raison diligente par les soins qu'elle apportait à faire de l'espace une cité habitable à nos âmes. Il fallait voir avec quel empressement ces deux anges gardiens de notre condition veillaient à nos aises et à notre sécurité. Comment n'aurions-nous pas fait confiance à des serviteurs aussi zélés? « De l'intelligible, toujours de l'intelligible et encore de l'intelligible » - telle était la devise commune de la foi et de la science. Au contact des textes révélés comme de l'expérience, tout se transformait donc en parole. En vérité, c'était une baguette magique que se partageaient le savant et le prêtre. Tout ce qu'elle touchait se métamorphosait instantanément en cet or de la connaissance qu'était la compréhensibilité naturelle ou surnaturelle de l'univers.

 

Mais voici que l'empire du savoir a largué ses amarres. Il vogue vers le mystère et la nuit. Le système solaire est devenu un petit vaisseau errant sur le pont duquel s'affairent nos magiciens et nos sorciers. Comment croire encore que tout ce qui est ficelé, empaqueté et charrié dans ses cales happées par la noirceur serait doté de raison? Comment croire que tout ce qui est étiqueté, numéroté, classé, réglementé et mis en boîtes, en flacons, en paquets sur cet esquif serait porteur de sens? Décidément, tout change quand change la perspective. Depuis quatre siècles, notre regard se fixait sur la ronde folle de quelques morceaux de terre arrachés au soleil. Pareils aux prisonniers de la caverne de Platon, nous étions attachés par le cou, les mains et les pieds à l'héliocentrisme. Notre regard ne parvenait pas à_ se détourner de la microscopique sarabande des planètes qui nous faisaient cortège, de leurs ombres funèbres. Mais nous nous sommes levés de nos bancs; et nous sommes devenus les déserteurs du soleil, les voyants des millénaires de la nuit - nous sommes devenus véritablement des animaux cosmiques.

 

Alors l'infini de l'espace est venu frapper à la porte du système solaire pour nous condamner à une mutation brusque du regard : comment penser serait-il encore une entreprise reliante - re-ligieuse - si nous savons désormais de science certaine que l'épopée de la raison a subitement buté, et pour toujours, sur la noirceur de l'immensité? L'infini, cette trappe des ténèbres brusquement ouverte par-delà le système solaire, c'est le signe de l'impossibilité absolue, pour la raison, de s'arrimer encore à quelque empire saisissable; c'est la condamnation brutale de l'encéphale à ne saisir jamais rien d'autre que l'impénétrable; c'est l'irruption soudaine de l'impensable dans la logique.

 

Qu'on se représente ce que seront dorénavant les actes et les feux de l'esprit. Puisque la raison et la religion paraîtront toutes deux flouées en leur désir commun d'appontement - ici à la matière « parlant raison », là aux dieux bavards - par quel sursaut de je ne sais quelle transcendance humaine la raison renaîtra-t-elle de ses cendres?

 

En vérité, l'intelligence ne sera sauvée que par un immense retrait. Ce sera à la faveur, si je puis dire, de son exaltante déréliction - habitante du vide, désormais, et vigie de l'immensité - qu'elle s'armera d'un certain regard sur les us et coutumes, gestes et comportements, désirs, volitions, songes, folies et furies de tout ce qui avait usurpé les titres de l'esprit.

 

Qu'allons-nous faire de notre nouvelle intelligence?

 

Quand nous nous retournons sur notre passé, nous savons maintenant que notre espèce était frappée d'une sorte d'entendement projectif. Projections, nos lois, nos principes, nos idées, notre rationalisation effrénée de la terre. Projections, notre ordre, notre logique, notre légalisation forcenée de la matière. Bien sûr, le monde courait, roulait, fluait. Alors, nous avons cru que la monotonie des choses était leur alphabet. Mais comment des hommes qui regardent par-delà le soleil prêteraient-ils encore attention à ces colifichets que sont les routines des atomes danseurs? Nous n'avons plus affaire aux redites muettes des choses. Nous avons affaire à l'étendue qui nous habite comme notre prison et notre gloire. II va falloir réinventer l'intelligence.

 

Que verra-t-elle, la lumière de l'esprit qui n'éclairera rien - et pas même le rien ? Sera-t-elle stérile? A la vérité, ce sera une grande victoire de l'intelligence d'apercevoir ses arrimages anciens. Elle verra monter du fond des âges la longue cohorte de deux espèces d'hommes : car elle observera la lente armée des esprits craintifs qui se ficelaient au cosmos, et la fulgurance des grands désarrimeurs de l'humanité. Du seul fait qu'elle verra ces choses, et qu'elle en montrera le comment et le pourquoi, elle sera devenue toute nouvelle, l'intelligence. Car l'esprit saura qu'il est à jamais séparé. Séparé se dit sacer - sacré. Désormais, seul ce qui sera séparé sera véridique. Certes, de tous temps, l'intelligence avait été existentielle. Même garrotté, on pense avec tout son être. Mais l'esprit regardera désormais de l'infini vers le fini et non plus l'inverse. Cosmologies, sciences, théologies, mythologies seront soudain éclairées à partir de l'espace devenu le vrai maître de la raison.

 

A partir de ce jour, au milieu des dormeurs, qui sont légion, et au milieu des esprits avantageux, non moins nombreux, qui prétendent effrontément ne dormir jamais que d'un oeil, il ne sera plus possible de peser la connaissance sans penser au génie saturnien qui fixe à l'humanité pensante un rendez-vous avec Hamlet. Le dialogue copernicien avec le cosmos s'achève sur une pesée tragique du crâne de Yorik élevant vers le système solaire, en guise de toast cosmique, cette boîte osseuse qu'est censée habiter la pensée, le mortel de demain demande déjà à l'immensité : « Pourquoi me dévoiles-tu suffisamment ta face pour que j'aperçoive la caverne dans laquelle je suis enfermé et insuffisamment pour que j'en sorte? »

 

Une nouvelle finitude de l'homme fait ici ses premiers pas et une nouvelle grandeur. Peut-être un dieu futur dira-t-il un jour à l'homme que Saturne a réveillé : « J'ai condamné toute science et toute logique à l'intériorité. A partir de ce jour, tu ne feras plus un pas dans le cosmos sans que ta conscience t'y accompagne. Salue ce jour, c'est un jour de l'esprit. »