Retour
Sommaire
Section : Articles publiés dans divers périodiques
Contact


Article publié dans Paroles françaises

 

VISAGES DE MONTHERLANT, Paroles françaises, 6 mars 1948

 

C’est tour à tour une souffrance et une jouissance pour l'artiste de contempler son lecteur, un lecteur affamé de lui-même, et qui cherche, ignorant des hauteurs et des exigences de la création, sa mesquine sagesse dans l'oeuvre qui resplendit entre ses mains: l'auteur le regarde en arracher quelques lambeaux et les réduire à la mesure de son univers étriqué, puis, du haut de sa médiocrité, juger les sommets qui échappent à sa vue. S'il y a une bêtise tonitruante, il y a aussi une bêtise insinuante, celle des certitudes douces, désarmantes, qui jaugent l'univers avec des mots protecteurs, berceurs, maternels.

En ce moment, j'ai entre les mains le choix de pages catholiques extraites de l'oeuvre de Montherlant. Mme Kasterska, dans sa préface, veut prouver que l'auteur a la foi, toute la foi. «Je plaide non coupable», écrit-elle. Il y a des mots qui accablent. Montherlant, voyant cet amoncellement, le déplace avec un humour où une pointe de dédain se mêle au sourire. «On a publié de moi jadis - écrit-il - un livre de morceaux choisis intitulé Pages de tendresse. On aurait pu aussi bien réunir un choix intitulé par exemple «Pages de dureté». Une autre anthologie plus récente portait en sous-titre : Pages à l'usage des jeunes gens. Je pense qu'on pourrait faire de même «Pages à l'usage des femmes», «Pages à l'usage des académiciens», etc. C'est très bien ainsi. Écrivant pour tous, sinon pour moi seul, j'accepte qu'on présente mon oeuvre sous divers éclairages, chacun d'eux en isolant tel aspect à l'intention d'un public particulier. À condition qu'il me soit permis de rappeler que le projecteur peut toujours être incliné de manière différente, et jusqu'à éclairer la face opposée à la face qu'il éclairait précédemment.»

Évidemment, les tenants d'une foi ne peuvent admettre le créateur. Ils le refusent instinctivement parce qu'il renverse les barrières de leurs pâturages. Il s'agit de trouver des catégories, des clans, des ostracismes et de saccager au besoin pour mieux classer. À moins qu'on n'enferme tendrement dans le bercail la «brebis égarée».

Je ne me serais pas lancé dans cette querelle aussi vieille que les philistins si les réactions de la critique catholique devant Le Maître de Santiago ne m'y avaient incité. Le problème se pose sous un jour nouveau. Pour les catholiques intelligents, il est évident que Montherlant n'a pas la foi. Or voici qu'il écrit une pièce catholique ; voici qu'il anime des croyants véritables, voici qu'il crée une Mariana vibrante d'amour divin comme une Inès de Castro vibrait d'amour humain. Le monde de la foi refleurit en nous, créé par la seule volonté de l'artiste. Nos âmes s'élèvent à Dieu ; le renoncement entre en nous ; cette hauteur et cette pureté nous transportent, et ce ravissement nous vient d'un homme qui ne croit pas.

Il suffit d'analyser ce sacrilège pour y trouver la raison de cette phrase déjà célèbre : «Quel dommage que ce soit de lui!»

Car la blessure est profonde et subtile. Le croyant sent que l'artiste est situé à un certain carrefour d'où les chemins sont ouverts, tous les chemins, même ceux de la foi ; qu'il est donc dans une situation qui englobe la sienne, par conséquent la dépasse. Comment demeurer à son poste et regarder obstinément l'univers avec les oeillères qu'on s'est données, quand l'artiste vient et dit : «Vois, ce que tu crois, je peux le créer, et ma création est ma seule foi. Tu es une de mes possibles ; je sais humainement comment cela se fait. Ton âme et ton Dieu sont à moi.»

«Mais, dira-t-on, si l'artiste est une sorte d'acteur qui prend, rejette et va son chemin ; pourtant, Alvaro, c'est tout de même Montherlant, du moins une de ses exigences. Si l'auteur n'avait pas la foi d'Alvaro, il ne l'aurait pas créé.»

Nous entrons ici dans le problème de la sainteté, dont il est indécent de parler. Sartre définit ainsi l'écrivain bourgeois : un homme qui agit comme tout le monde et veut n'être comme personne. C'est donc un homme qui se marie, se multiplie, va à la messe, dote sa fille ; il écrit des livres aux antipodes de sa vie quotidienne. Il fait vivre des amants, des amoureuses et les conduit par mille intrigues. Le soir, il retrouve sa femme, le pot-au-feu et les marmots. Il faut avoir un certain sens de la sainteté pour trouver cela dégradant.

Un créateur sérieux ne se sauve que par la sainteté. Et c'est ici que tout s'éclaire : la sainteté d'Alvaro, ce n'est pas tout à fait celle du chrétien, mais c'est celle de l'artiste, celle qui est indispensable au créateur, et qui admet l'orgueil de vivre selon soi-même. C'est celle de Montherlant qui a conquis la solitude, qui refuse, comme le saint, la dégradation par la chair et l'enlisement dans le siècle. C'est cette pureté-là - celle de sa condition d'écrivain - que Montherlant a conquise. Elle est sa sincérité et sa justification devant tous ses personnages. Il faut avoir vu Montherlant pour savoir ce que cela veut dire : je n'insiste pas. Mais on comprend bien que Montherlant célibataire, cela cache une sorte de catéchisme.

Il est clair d'autre part que la sainteté selon le christianisme est bien proche de la sainteté de l'écrivain tel que la conçoit Montherlant, car le catholicisme a découvert les conditions profondes de la vie spirituelle : l'ascèse, la hauteur, la solitude. On ne saurait vivre selon une haute exigence sans retrouver ces vertus. Et cela permettait de créer un don Alvaro, sans être chrétien.

Tous les personnages de Montherlant se justifient et s'éclairent par une certaine exigence de sainteté. Sainteté de Costal, d'Alban, de Ferrante... Les Célibataires auraient pu s'intituler «Les Saints manqués». Et Montherlant a «tué» quelques eunuques devant leur ciel. Malatesta, c'est enfin la sainteté de l'écrivain. Il est vrai qu'en eux tous, il y a un samouraï qui sommeille.

L'hostilité d'une certaine presse catholique à l'égard du Maître de Santiago ne trouva pas sa seule raison dans ce sacrilège permanent qu'est, par nature, tout artiste qui se refuse à n'épouser qu'un seul destin. Il est vrai que la foi d'Alvaro n'est pas celle de notre temps. Voici une pièce catholique, née du christianisme véritable, celui de l'ascèse et du renoncement, celui des premiers conciles et des Pères de l'Église ; l'auteur n'étant pas croyant ne saurait suivre le christianisme dans son «histoire», dans ses compromissions avec le siècle, dans cet humanisme bâtard qui ne sauve rien, dans cette morale vague où s'engloutissent les religions moribondes. Don Alvaro connaît encore la pureté des dogmes, le tête-à-tête avec Dieu, la solitude, comme les anachorètes du désert. Le catholicisme contemporain se sent un peu confus de cette résurrection des âges de foi violente. Il a mauvaise conscience. Il essaie de prendre un ton protecteur. Mais en réalité ce christianisme intransigeant lui parle un langage impudique, et les pharisiens se voilent la face.