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L'athéisme spirituel, 3 avril 1979

 

D'Épicure à Marx et de Lucrèce à Renan, comme l'athée en savait long! À tout bout de champ, il partait en guerre contre les jouets de la raison naïve : les dieux. Aujourd'hui, le véritable athée n'est plus ce guerrier qu'indignaient les peuples-enfants. Mais c'est encore un homme que stupéfie la candeur - ou l'effronterie - des spécialistes de l'inconnaissable.

Et pourtant, aussi longtemps que la beauté et la grandeur n'auront pas émigré du côté d'un athéisme qui serait la vigie la plus haute du mystère de l'univers et de l'homme, le croyant dormira sur ses deux oreilles. Ce serait la science d'abord qu'un tel athéisme observerait. Celle-ci est devenue assez puissante pour vaincre du moins les mythes cosmologiques. Mais il lui a fallu apprendre à distinguer savoir et comprendre. Elle a découvert que prévoir n'est pas expliquer.

Que font, au juste, les petits Césars de la connaissance fidèles au rendez-vous du calcul ? Ils immolent les monotonies muettes de la matière sur l'autel de la théorie. Ils transsubstantifient les régularités des choses en paroles de la loi. Ils les adorent dûment ressuscitées en un savant discours de la légalité des mondes. Décision thaumaturgique ! Prodige ex opere operato ! Les prophètes de la matière reçoivent la meule de l'inerte en leur entendement comme un signe du «rationnel». Les choses leur clignent de l'oeil ! Il est encore prêtre et sacrificateur, l'homme qui édifie le nouveau temple de la crédulité sur la prétendue «légalité» des routines stupides de l'univers.

Les anciens philosophes pouvaient encore s'offrir le luxe de se demander si la science s'empare effectivement du monde ou si le monde lui échappe. La puissance des instruments de la physique moderne a rendu vain le doute systématique cartésien : le monde est bel et bien là, et il se révèle dûment saisissable. Mais il n'y a plus d'«essences» idéales et expliquantes - d'entités nourricières du «rationnel» - derrière les phénomènes. La causalité et le déterminisme sont les fruits de notre désir éperdu que le monde veuille bien «parler raison».

Dès lors, loin que la pensée philosophique s'éteigne, un nouvel abîme s'ouvre à l'exploration de la raison projective de l'homme : comment, se demandent les vrais «nouveaux philosophes», l'homme transforme-t-il ses prises en une croyance à leur intelligibilité ? Quel est le rôle magico-totémique que joue la théorie dans cette métamorphose proprement religieuse du réel, puisque la science est censée, comme la religion, relier l'homme au cosmos - cette fois-ci par le relais de ces déités mentales que sont les formes idéales de l'entendement? Comment substitue-t-on au «royaume de Dieu» le royaume des idéalités parlantes dont s'arme le savoir attentif au rendez-vous des horloges? Quelles sont les croyances secrètes qui inspirent cet interlocuteur imaginaire et cet hôte de notre inconscient qu'on appelle «théorie», et comment nous réfléchissons-nous dans ce miroir? Si nous l'apprenions, nous connaîtrions, en parricides de Hegel, ce qu'est toute idéologie au plus profond.

Il serait temps de «psychanalyser» notre raison théorique. Elle est encore toute kantienne. Et il serait temps de nous demander, dans la vraie postérité de Socrate, ce qu'est l'«intelligence proprement dite», celle qui est capable d'observer nos fétiches mentaux. Est-il admissible que nous sachions ce qu'est une idole de bois ou de pierre, et que nous ne sachions pas ce qu'est une idole cérébrale? Autopsions les idées après avoir autopsié les dieux.

La seconde voie vers une grandeur qu'ouvre à la raison l'athéisme spirituel est celle de sa vocation à rendre les religions de moins en moins sauvages. Qu'est-ce que cette victime sanglante que le sacrificateur expédie en rançon à une idole ? Qu'est-ce que cet holocauste cruel, qu'on déclare à la fois un terrible forfait - perpétré par des déicides pourtant obéissants aux décrets de l'éternité, - et un sacrifice de «suave odeur» à la divinité ? Qu'est-ce que ce trafic avec le ciel, et ce livre de comptes jamais refermé, et cette histoire de créancier et de débiteur, et tout ce sang que les sacrificateurs impénitents veulent à toute force répandre ? Ite, missa est, dit le canon de la messe. «Allez, la voilà envoyée» - sous-entendu, à son destinataire céleste, - la victime innocente censée calmer un Polyphème tellement difficile à apaiser que seule la mort de son propre fils met un frein à sa rage. L'astucieux Abraham était parvenu à calmer provisoirement l'ogre à la rancune tenace. Il lui avait offert un agneau immolé. Alors le Iahvé gourmand d'Isaac en avait été pour ses frais. Mais voici que celui qui voulait transformer sa chair en pain de l'Esprit, et son sang en vin de l'alliance avec l'absolu divin - et abolir à jamais tous les sacrifices sanglants, - voit ce pain et ce vin retransformés en chair et en sang !

Calvin écrivait : - La messe prétend être un nouveau testament de Jésus-Christ : elle requiert sa mort. Si Jésus-Christ, à chaque messes, est sacrifié, il faut qu'en chacun moment, en mille lieux, il soit cruellement tué et occis.» - Même le protestantisme n'a pas mis en cause - Bultmann excepté - la valeur rédemptrice du sacrifice, mais seulement le sacrifice «figuré» et perpétué par le rite de la messe, lequel «ensevelit et opprime la croix et la passion de Jésus-Christ» et «lui fait injure» (Calvin). Zwingli disait : «Le Christ n'est offert que là où il souffre, où il verse son sang, où il meurt. Or le Christ ne peut plus mourir, souffrir, verser son sang. Donc le Christ ne peut plus être offert.» Il fallait donc glorifier le seul Calvaire, et ne tirer le profit rédempteur que de lui.

L'athéisme créateur est devenu un civilisateur des religions. Sa mission est de les apprivoiser, afin de les guérir peu à peu de leur barbarie fondamentale - celle qui tient à leur croyance première, et quasiment viscérale, que le sang exercerait un pouvoir salvifique. Puisque les États et les hommes signent entre eux des traités sanglants, ils en signent également de sanglants avec Dieu. Mais la vraie religion poursuit-elle, comme la guerre, la politique par d'autres moyens? Un jour les chrétiens entreront dans cette lutte, bien que l'Épître aux Hébreux leur dise : «Sans effusion de sang, pas de rémission.»

Quand la terre se trémousse pour engloutir, comme par un jeu de géants, quelques milliers de fourmis humaines entassées en un point agacé de son épiderme, nous nous sentons jetés sur une gouttelette tournoyante et tressautante. Mais ajouterons-nous à nos malheurs l'indignité de nous tuer les uns les autres et de nous vendre à des idoles ?

Le regard que nous pouvons conquérir sur nos songes nous élève jusqu'à rouvrir le vide qui nous hante et jusqu'à nous donner à connaître que l'athéisme spirituel réveille notre transcendance.