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"La critique littéraire de demain sera une critique tragique"

NOUS DÉCLARE MANUEL DE DIÉGUEZ

Interwiew réalisée pour Le Monde par Jacqueline Piatier le 29 juillet 1961

 

Espagnol d'origine, Suisse de naissance - mais par accident, car il dit pis que pendre de ce pays "postiche, sans destin, regorgeant de pâtisseries" , - et Français d'adoption, de langue, de culture, Manuel de Diéguez poursuit aux champs sa périlleuse entreprise : fonder une nouvelle méthode de critique littéraire. Auteur de trois essais, d'un roman, le Paradis, publié chez Plon en 1953, il a trouvé sa voie, qu'il veut initiatrice, l'an dernier, dans deux ouvrages et une série d'articles : un petit Rabelais, écrit pour la collection des Écrivains de toujours (1), une suite d'études sur la critique contemporaine et ses représentants les plus avancés, Paulhan, Barthes, Blanchot, Poulet, Bachelard et Sartre, réunies sous le titre l'Écrivain et son langage (2), enfin cette tribune, Critique de la critique, qu'il a tenue de mars 1960 à janvier 1961 dans le journal Combat. Jusqu'à présent, c'est en analysant les travaux des autres que, par touches successives, Manuel de Diéguez a défini sa position originale, qu'il baptise tantôt "critique créatrice", tantôt, à la mode sartrienne, "psychanalyse existentielle du style". Réfugié actuellement dans une petite maison blanche en pleine campagne normande, aux environs de Sainte-Gauburge, il prépare dans le silence et la méditation le second tome de l'Écrivain et son langage, qui sera l'application de sa méthode à trois grands écrivains classiques : Bossuet, Pascal, Chateaubriand.

- Quelles raisons vous ont poussé à choisir ces trois-là?

- Ce sont trois écrivains catholiques. Formés et liés par le même credo, Ils aboutissent à des créations littéraires totalement différentes et me servent à prouver d'abord que le style d'un homme ne dépend pas de sa philosophie, pas plus d'ailleurs que de son époque, de son milieu, de son hérédité, de sa psychologie.

- De quoi alors ?

- De l'absolu qui lui est propre. Tout grand écrivain est poursuivi, qu'il le sache ou non, par une interrogation tragique à laquelle il se sent contraint de répondre. Sa parole, son geste d'écriture, il l'arrache au vide qui l'environne, au chaos qui le menace. Sa création littéraire, c'est sa façon à lui d'organiser le monde, d'y faire régner un ordre qui est le sien et seul capable de le satisfaire.

- Vous aspirez ainsi à trouver un critère qui puisse distinguer le "grand écrivain"? C'est, me semble-t-il, un essai de retour à une critique dogmatique.

- Dogmatique, non, car la création esthétique est solitaire et irréductible. Il n'y a pas de science du particulier et j'essaie de fonder une méthode qui maintienne chaque créateur dans sa singularité... Mais je pense que l'écrivain pour qui notre îlot enrobé de nuit n'est pas un chaos d'avant la création à mettre en ordre par la parole, celui-là ne rencontrera jamais "l'épaisseur" du verbe.

- L'acte d'écrire est donc pour vous un acte spirituel, l'écrivain une sorte de démiurge dont le langage serait la baguette magique ?

- Oui, l'homme par l'écriture se substitue au Dieu créateur. Quand Dieu est mort, il reste l'homme avec son langage.

-Mais nous sommes là devant une philosophie de la création littéraire beaucoup plus que devant une méthode de critique.

- La tâche du critique, s'il se rallie à cette philosophie, est d'arriver à saisir derrière le langage de l'écrivain le vide d'où procède son acte. Qui n'écoute pas derrière le style un ample écho, celui de son arrachement au silence, ne peut entrer vraiment dans l'espace d'un chef-d'oeuvre. Il y a chez tout écrivain digne de ce nom un "comportement fondamental" en face du monde. Ce comportement, "le style" - que Proust appelait "cet au delà de la parole", - le trahit. Il en est le symbole, à l'insu de l'homme, bien sûr. C'est donc par une étude approfondie du style qu'on peut parvenir à la révélation de ce qu'est la profonde originalité d'un artiste, sa réponse personnelle à son propre vertige.

- A partir des trois écrivains que vous scrutez en ce moment, pourriez-vous tirer quelque illustration de votre méthode, où perce un souffle apocalyptique?

-Voici Bossuet. Au gouffre où plane le Dieu d'Abraham et de Jacob, cet architecte du langage oppose sa phrase construite en forme de voûte... Chez Pascal la démarche est tout autre. Lui aussi se sent au bord du gouffre. Mais il entend y maintenir l'homme, et sa phrase qui reste suspendue, haletante, sa logique même qui s'appuie sur l'absurde, vont organiser cette terreur. Qu'il soit hanté par le vide, le hasard, l'infini, ses observations scientifiques elles-mêmes le prouvent... Quant à Chateaubriand, il jette sur l'abîme, pour le combler, l'or et la pourpre de ses cadences...

- Tout ceci aboutit sans conteste à de très belles formules. Vous avez trouvé pour Rabelais celle de "Niagara verbal". Vous appelez sa démarche une "réduction du monde au Logos". Vous parlez de la "transparence incassable et cruelle du vers racinien . Ce sont là d'excellentes images, qui rendent compte, certes, de l'originalité de ces écrivains. Mais elles me paraissent plutôt surgir d'une résonance de votre sensibilité à vous, qui êtes aussi écrivain et doué de visions frémissantes, que de cette analyse objective du style que vous nous promettiez.

- C'est cette analyse méticuleuse que je tente de faire en ce moment, et que j'aimerais susciter chez d'autres pour d'autres auteurs. Tenez, les travaux que je voudrais voir se développer - en montrant combien la critique littéraire ne peut se tirer que de l'étude du style, c'est-à-dire du rythme de la phrase, de sa structure, de ses silences aussi, combien importants, ce qu'il importe de savoir sur un auteur et pourquoi il est grand - ce sont des ouvrages comme celui de Jean Mourot, le Génie d'un style Chateaubriand, Rythmes et sonorités dans les "Mémoires d'outre-tombe". C'est un travail d'universitaire, précis, savant et statistique, mais qui fournit tous les éléments d'une synthèse. À partir de cette analyse, il ne reste plus au philosophe qu'à faire le saut, qu'à définir ce "comportement fondamental" de l'homme qui manie ainsi son instrument.

-Votre critique, vous l'avez d'ailleurs reconnu dans votre dernier tome, doit beaucoup à Jean-Paul Sartre, pour son vocabulaire et l'objet de sa recherche.

- Oui, je veux en quelque sorte continuer ce qu'il avait entrepris pour des auteurs comme Francis Ponge, Camus, Faulkner, Jules Renard, etc., et qu'il a trahi par un retour à l'historicisme, sous déguisement marxiste. Cette psychanalyse existentielle, il ne s'en est servi d'ailleurs que pour faire des reproches et des mises en garde : ne pas s'enfermer dans les choses, ou dans l'absurde. J'ai voulu la faire servir à l'éloge, en m'attachant à ces trois grands écrivains. S'ils nous touchent encore, alors que leurs idées et leurs modes nous paraissent périmées, c'est parce que nous sentons passer dans leurs phrases ce frisson de l'abîme côtoyée, puis comblé ou dominé... C'est parce qu'aux prises avec ce tragique que notre époque a formulé ils y ont chacun à leur manière répondu. Je suis persuadé que la critique littéraire de demain sera une critique tragique,interrogeant le style parce qu'il n'y a plus que le style à se présenter comme mystère dans leurs oeuvres après des siècles de formalisme, de moralisme, d'historicisme...

(1) Éditions du Seuil.

(2) Gallimard, 1960.