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Articles parus dans le Le Monde

 

La politique des droits de l'homme peut-elle être européenne? 1er août 1978


Il est de bon ton de traiter Jimmy Carter de doux rêveur, d'exalté, de mystique et de croisé délirant, parce qu'il a fait la proposition politique la plus élémentaire : à savoir que tout État civilisé est un simple instrument au service de l'homme et non une fin en soi à laquelle l'homme doit être asservi. À la décision de subordonner l'État à l'individu est liée, depuis les origines de la raison occidentale, toute culture véritable et toute spiritualité d'une humanité digne de ce nom. Partout, par contre, où cette règle fondamentale n'est pas respectée, l'État devient une idole, de préférence idéale, et dont les idéalités dévoreuses peuvent être de gauche comme de droite.

Mais la question ainsi posée n'est autre que celle de la valeur proprement politique d'une politique des droits de l'homme. Quand Malraux disait que le vingt et unième siècle serait spirituel ou ne serait pas, il s'exprimait de surcroît en homme conscient de l'impossibilité, à longue échéance, de conduire une politique dépourvue de spiritualité. Vient en effet le moment où, faute de finalité supérieure et de tout sens réel de l'existence matérielle, le goût de vivre s'épuise, le travail est ressenti comme un esclavage, une sorte de léthargie saisit la raison elle-même, et, en fin de compte, une démographie dégringolante vient rappeler aux têtes politiques si fières de leur «solidité» qu'il est irréaliste d'amputer la politique de sa surréalité. Il n'y a pas de débat plus profondément politique, au sens réaliste du terme, que le débat sur les droits de l'homme.

La «realpolitik»

Or on en arrive, aujourd'hui, à la conversion inquiétante d'une «droite» bourgeoise - et catholique par raison d'État - à la «Realpolitik» la plus froide. Tout se passe comme si cette fraction de l'opinion française était décidée à fermer désormais les yeux sur les crimes des régimes de gauche comme elle les avait fermés, il y a quarante ans, sur ceux du régime nazi ; tout se passe comme si, par fidélité à un culte presque viscéral, dirait-on, pour les régimes en place et les polices vigoureuses, cette opinion était décidée à absoudre le régime soviétique de ses atteintes aux droits de l'homme, pour la raison que tout État doit demeurer le maître de faire chez lui tout ce qu'il lui plait - donc de faire passer l'ordre légal avant les droits les plus élémentaires des citoyens à la dignité et même à la vie.

Cette attitude recourt, naturellement, aux procédés classiques de la dévalorisation condescendante à l'égard de tous ceux qui prétendent mêler les problèmes de la politique à ceux de l'esprit : défendre le droit à la pensée, à la raison, à la foi et à la vie, voilà de ces sornettes «qu'il faut laisser à l'opinion, c'est-à-dire aux intellectuels, aux journalistes (sic), aux associations, aux ligues de protestation, de défense et de soutien». La valeur supérieure censée fonder à son tour cette manière de «chamarrer de ridicules - comme disait Saint-Simon - la morale la plus élémentaire ne serait autre que le souci d'assurer l'indépendance de l'Europe et, «si cela ne se peut, que la France à tout le moins, conserve la sienne».

Un Munich spirituel

Au nom de cette indépendance au petit pied, il conviendrait d'adhérer à une sorte de Munich spirituel à l'échelle planétaire - capitulation justifiée, bien entendu, par la seule puissance de la force sur le droit, puisque le gouvernement de l'U.R.S.S. «vient de faire entendre clairement qu'il est maître chez lui et, que, chez lui, les opposants vont en prison». Cette si «claire volonté», on souligne, toujours au nom de l'«indépendance» de l'Europe et de la France, qu'elle s'appuie sur «plus de deux mille cinq cents fusées à têtes nucléaires, trente-sept divisions blindées sur les seules frontières européennes et quelque quatre cent trente bâtiments de surface et deux cent quarante navires de plongée dans la Méditerranée, l'océan Atlantique et l'océan Indien».

Autrement dit, si Hitler avait disposé de cette force-là, il aurait été indécent de lui chercher des poux pour les quelques camps de concentration si puissamment outillés de chambres à gaz que, maître chez lui, il avait disséminés sur son territoire.

Jamais peut-être, depuis les croisades, le problème du fondement spirituel de la politique ne s'était posé au monde avec une telle clarté. Car, depuis que le christianisme ne possède plus la puissance de donner l'espérance politique à l'humanité, la question est de savoir si la défense des droits de l'homme sera l'héritage mondial de la foi religieuse et, en quelque sorte, son gage d'éternité et son testament, ou bien si la France et l'Europe se confineront dans la défense précautionneuse, pour ne pas dire craintive, d'une indépendance jugée compatible avec l'indignité d'une profonde démission spirituelle.

Mais le temps des croisades est passé. Comment concilier spiritualité et réalisme en politique? Comment accorder la «morale de la responsabilité» avec celle de l'esprit, pour reprendre une distinction chère au grand sociologue allemand Max Weber, si la responsabilité politique est spirituelle en dernier ressort, et la responsabilité spirituelle, politique ?

Un trésor de réflexion

En termes de rapports de force, il ne faut pas se cacher que la politique américaine des droits de l'homme est infiniment moins naïve qu'elle ne semble : engager les petites et moyennes puissances dans un combat «spirituel» contre l'U.R.S.S., c'est reprendre en main l'Europe tout entière : c'est exercer à nouveau sur elle l'hégémonie idéologique de l'après-guerre, à laquelle le général de Gaulle avait tenté, et en partie réussi, de la soustraire. De plus, chacun sait qu'il est peu payant, le rôle politique d'aboyeur auprès d'un puissant ami. Enfin, les droits de l'homme sont bafoués dans le monde entier, avec une grande diversité de moyens : certes, l'homme ne vit pas seulement de pain, mais ce n'est pas une raison de lui retirer le pain de la bouche. L'Occident est un croisé pétri de mauvaise conscience.

Et pourtant, si les démocraties européennes ne trouvaient pas un élan spirituel qui leur serait propre, il est certain que l'Europe n'aurait pas non plus de destin politique et qu'elle demeurerait une comparse, par la force des choses - c'est le cas de le dire, - tout en se prétendant à l'écart de la politique américaine sur son lopin, tout simplement parce qu'il n'y a pas d'engagement réel et proprement politique dans l'histoire sans un engagement parallèle dans l'ordre de l'esprit.

Comment sortir de ce dilemme, sinon en affirmant l'originalité de l'Europe en matière de philosophie et d'action dans l'ordre des droits de l'homme? il est légitime de se demander si une rencontre des gouvernements européens, qui se donneraient pour tâche d'élaborer en commun une doctrine de la liberté issue des traditions et des identités culturelles de notre continent, ne conférerait pas à l'histoire de la raison qui nous est propre une dimension politique nouvelle et transcendante aux idéologies, c'est-à-dire à la fausse candeur de leur «logique de l'idée». De Démosthène à Luther, de Brutus à Thomas Moore et à Marx, de Sénèque à Freud, en passant par Cervantès, Descartes, Shakespeare ou Goethe, l'Europe possède un trésor de réflexion sur la liberté, qu'on souffre de voir asservi aux vues simplistes d'un président américain armé de la Bible - qui n'est pas tellement un traité de la liberté, et dont Victor Hugo écrivait qu'elle pouvait devenir une idole. Quel rayonnement nouveau ce continent ne tirerait-il pas d'une réflexion tirée de ses propres sources et à partir desquelles il proposerait une fois encore au monde une méditation sur la liberté parée de l'éclat des grandes oeuvres. Une fois de plus, c'est l'art qui, avec Soljenitsyne, a réveillé le problème de la liberté. Essayons de ne pas oublier cette leçon.