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Articles parus dans le Le Monde

 

L'ÉTAT ET L'ESPRIT, 31 juillet 1979


Tout au long du règne du général de Gaulle, une tension entre deux univers des valeurs a régné au conseil des ministres du fait qu'André Malraux y siégeait. Par sa seule présence, il posait le problème -- insoluble?-- des rapports de l'État avec l'esprit.

Louis XVIII regardait de haut Chateaubriand. Pour un Marc Aurèle qui rédige des Pensées à la manière d'un Pascal qui serait devenu empereur, pour un Jules César qui tire un chef-d'oeuvre de la guerre qu'il nous a faite, les esprits politiques affectent d'ignorer les grands orchestrateurs des âmes, bien qu'ils ne doivent qu'à la plume de l'écrivain, au pinceau du peintre ou au ciseau du statuaire, que le temps n'ait pas effacé jusqu'à leur nom.

À quelle hiérarchie des valeurs le général de Gaulle obéissait-il donc quand il conviait un poète de l'art à connaître les secrets de l'État? Les hommes de pouvoir honorent-ils les hommes de l'intelligence quand ils les invitent à tisser au jour le jour, à leurs côtés, la trame de l'histoire ? Ou bien les esprits supérieurs sont-ils déshonorés de siéger aux côtés des hommes aux mains sales que sont nécessairement tous les gouvernants sous quelque régime politique que ce soit, tellement la vérité et le pouvoir sont ennemis l'un de l'autre ?

Et voici que le président de la République s'est entretenu de Maupassant à la télévision.

Comment le problème des rapports de l'État avec les créateurs ne se placerait-il pas au coeur du la vie spirituelle de la nation, dans une démocratie où Périclès aussi bien que le tyran, multipliant sans frein leur image, peuvent venir à chaque heure forcer le domicile de tout citoyen ? Puisque les religions déclinent dans un monde où les dogmes rebutent, seul l'artiste rappelle désormais à l'homme qu'il ne vit pas de pain seulement. Aussi, et par la force des choses, la création est-elle devenue le champ nouveau du conflit entre le temporel et le spirituel.

Tel est le contexte dans lequel on est tenté de placer ce qui parait être la disgrâce provisoire de M le préfet Le Cornec. Serait-il placé hors cadre (le Monde du 12 juillet) pour avoir lancé une campagne pour «L'Orne en français» qui a fait quelque bruit ? Certes, les hommes politiques sont susceptibles. Mais est-ce sa faute si une journaliste, évoquant «L'Élysée en français», a rappelé que tel ministre dit «un oasis» ou «un autoroute» ?

Allons au-delà de ces broutilles : le vrai débat se cache à une tout autre profondeur. Il ressortit à la guerre des valeurs, qui est souterraine et impitoyable. Même à Paris, où chacun admet qu'un Sartre ou -- pour ne citer, que des morts -- un Matisse, un Montherlant, un Picasso, un Saint-John Perse, dépasseront toujours de cent coudées les ombres qui défilent au pouvoir, la tension entre l'État et les créateurs reste perceptible. Comment tel ministre ne se dirait-il pas que seuls quelques historiens méticuleux, armés du microcosme de l'érudition l'épingleront dans le livre d'heures de l'histoire et qu'il rejoindra bientôt la «foule des infortunés sans nom», selon l'expression de Chateaubriand ? Comment Cet homme arraché un instant seulement à l'obscurité par la faveur transitoire du prince, ne se dirait-il pas, sous le torrent des jours qui roule inlassablement sur lui ; «Qu'est-ce que le génie vient faire au gouvernement ? Pourquoi Malraux venait-il mêler sa grande ombre à la nôtre? Il était connu de tout l'univers et voici qu'il venait gérer de surcroît les affaires du monde, qui sont notre apanage.» Depuis sa mort, l'épaisse nuée des dormeurs ne cesse de se frotter les mains : le budget de la culture représente toujours 0.50 % des dépenses de la nation. La foule des médiocres puissants n'a pris l'art au sérieux que le jour où les files d'attente dans les musées ont commencé de faire tomber force espèces sonnantes et trébuchantes dans l'escarcelle de l'État. Dans le chapitre consacré au «rapport des langues au gouvernement» de son Essai sur l'origine des langues, Rousseau écrivait : «Les sociétés ont pris leur dernière forme (...) Comme on n'a plus rien à dire au peuple, sinon «donnez de l'argent», on le dit avec des placards au coin des rues...»

La province grossit l'erreur et la porte à la caricature. Aussi longtemps que l'action de M. Le Cornec a passé pour un violon d'Ingres inoffensif, elle a recueilli des applaudissements amusés ou condescendants. Mais les choses ont commencé de prendre l'allure d'un roman de Balzac sitôt qu'il est apparu que M. le préfet prenait le problème de la langue et de la vie culturelle au sérieux à l'échelle de son département. Alors la hiérarchie des valeurs propre à la province et au milieu rural s'est sentie contestée. Que venaient faire des académiciens à Alençon? Ces gens-là prétendent que le pain de l'esprit et de la langue est aussi important que celui de la terre! Le riche agriculteur, le notaire, le maire, le conseiller général et l'armée des notables ont commencé de sentir contestée leur grandeur ou flairé la menace d'un détrônement de leur auto-suffisance et de leur solitude. Et pourtant, M. Le Cornec savait «faire avec ce qu'on a» comme disait Pompidou. Il luttait seulement pour la correction élémentaire de la langue -- et d'abord dans l'administration, -- conformément aux voeux officiels du gouvernement et selon les directives de la loi Bas. Il ne renvoyait pas les gens sur les bancs de l'école, il donnait même dans le folklore, tellement l'universel effraie la médiocrité.

Ce qui rend exemplaire le destin de M. Le Cornec, c'est qu'il a illustré, dans le microcosme ornais, le drame d'un État qui ne parvient à engager le dialogue ni avec le temps ni avec le génie. C'est cette anémie intellectuelle de l'administration qu'il a vivement ressentie ; c'est de cette stérilité tragique qu'il a pressenti les conséquences à longue échéance; c'est d'elles qu'il a souffert. Il a tenté de remédier aux carences spirituelles de l'État avec des moyens dérisoires et à une échelle si modeste que c'est miracle que son initiative prophétique ait eu un écho national. La question de fond qu'il a posée n'est pas résolue par son départ et par la sanction qui le frappe. C'est pourquoi il mérite davantage que l'estime pour le pionnier : Il mérite le haut salut qu'on doit à tout homme qui se sacrifie à son idéal. Mais l'idéal a la vie dure ; l'idéal ressuscite toujours. M. Le Cornec est donc un mort qui se porte bien. Nul doute qu'on entendra encore parler d'un serviteur de l'État dont le ministre de l'intérieur a salué l'initiative à la tribune de l'Assemblée nationale, en souhaitant qu'elle soit imitée : nul doute que le chef de l'État, ouvert sur l'an 2000, et qui a dénoncé la «coalition des myopes» contre ses propres vues à long terme, prendra un jour la mesure du problème immense posé par le blocage du dialogue entre les citoyens et l'administration.

Comment le successeur d'un martyr émouvant de la langue ignorerait-il le grain semé dans l'administration française par son prédécesseur? Comment un pouvoir politique peut-il espérer marquer le destin de la nation s'il est coupé des sources vives de l'esprit ? Croit-on que si les mythes religieux ne nourrissent plus les intelligences et si l'État reste muet comme un catafalque dans cette arche des âmes qu'est la parole les Français resteront toujours heureux et fiers d'être des Français ? Écrit-on l'histoire avec des déserteurs de l'espoir ? Forge-t-on un grand avenir si l'on ignore que la vie passe par le langage ? Écoutons une dernière fois Rousseau : «Or je dis que toute langue avec laquelle on ne peut se faire entendre du peuple assemblé est une langue servile ; il est impossible qu'un peuple demeure libre et qu'il parle cette langue-là.»

Courage et bonne chance à M Le Cornec ; courage et bonne chance au premier préfet en marche sur le chemin de croix de la création.