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Articles parus dans le Le Monde

 

Ne pas faire silence, 29 novembre 1980

 

 

Au moment où la querelle entre l'école laïque et l'école libre paraît sur le point de revivre, on peut regretter qu'un consentement aussi tacite qu'universel paraisse régner dans les deux camps afin que le vrai débat soit passé sous silence.

En effet, les farouches défenseurs de l'école laïque avouent des mobiles bien étriqués quand ils font valoir leur orientation idéologique. On les entend dénoncer une collusion, patente à leurs yeux, entre le patronat et l'Église - le goupillon et le coffre-fort, comme on disait autrefois. Mais l'histoire démontre que l'Église finit toujours par se ranger du côté du pouvoir régnant, à condition que celui-ci tolère l'enseignement religieux. Aucune théologie ne saurait admettre que le pouvoir légitime aille seulement au plus puissant ou au plus malin, sans que la volonté de Dieu intervienne pour un iota dans les suffrages populaires. Quant à la décence financière qui exigerait, dit-on, que les contributions fiscales des citoyens allassent toutes dans le grand collecteur d'un seul système éducatif dirigé par l'État, l'argument manque de poids aussi longtemps que l'État n'a pas précisé sa philosophie de la culture, du savoir et du progrès de la raison. C'est pourquoi il ne me semble pas-convenable de reprocher à l'Église son «hypocrisie bimillénaire» et de faire montre soi-même d'un si grand talent pour la casuistique, le mensonge pieux et le péché d'omission.

De quoi s'agit-il, en réalité? De deux conceptions radicalement opposées de la vérité et de la liberté. Alors, qu'on le dise franchement! Car on peut, à bon droit, juger abusif que l'Église appelle «école libre» précisément celle dans laquelle la liberté de l'esprit est statutairement interdite, et ne saurait régner en aucune façon, puisque la vérité y est prédéfinie par une orthodoxie donc dogmatiquement, et descend d'en haut par le canal d'une autorité centrale censée infaillible. Je sais bien que l'enseignement du catéchisme est de plus en plus invertébré - mais la doctrine n'est pas floue et demeure vérité «de foi». L'école laïque, de son côté, prétend rester fidèle à la critique de la pensée mythique ouverte depuis vingt-cinq siècles par la Grèce - voie dont la fécondité intellectuelle s'est révélée telle qu'elle nourrit encore pour l'essentiel la science d'aujourd'hui.

L’état laïc refuse à bon droit d'inculquer un mythe sacré aux enfants en bas âge. On ne saurait enseigner officiellement la virginité de Marie ou la transsubstantiation du pain en chair de Jésus-Christ de la même manière que l'école publique enseignait, sous Périclès, l'existence des dieux de l'Olympe. Une culture qui a appris à distinguer le vrai de la fable depuis deux millénaires et demi ne peut plus faire machine en arrière. Elle est en quelque sorte prisonnière des progrès - et des angoisses - de l'esprit humain.

Mais il se trouve que l'antagonisme doctrinal, donc, insurmontable, entre les deux écoles, connaît bien des accommodements politiques, car l'État et l'Église ont grand intérêt à défendre la même morale civique. L'effondrement de toute vérité absolue, donc «théologique», passera donc, dans l'enseignement laïc, pour un événement philosophique mineur et sans conséquence sur l'esprit d'obéissance spontanée des peuples - Rousseau est passé par là - et sur leur respect naturel à l'égard des autorités. Voici que le peuple et la raison parlent d'une seule et même voix. Théologie, quand tu nous tiens!

Les deux Christs

Quant à l'attitude devant la science, elle n'est pas moins ambiguë dans les deux camps : ainsi, le laïc et le croyant enseigneront la même loi de la chute des corps, mais l'un et l'autre refuseront de peser sur la balance de l'esprit critique la vérité ainsi conquise. Cette critique exigerait pourtant qu'on se demande en premier lieu si la loi naturelle n'est qu'un décalque coi de la monotonie - coite à son tour - de la matière, ou si elle présente une valeur «explicatrice» du phénomène observé ; et, dans ce cas, quelle serait la valeur des idéalités profératrices et platoniciennes - causalité et déterminisme locuteurs - qui rendront «parlantes» les routines des choses? L'univers sera censé soumis à un statut juridique et tenir le langage de la légalité et de la raison, comme la cité.

Ici encore, les deux écoles de la «liberté» et de la «vérité» ont intérêt à ce que les redites de l'inertie soient censées moudre de la compréhensibilité. Toutes deux ont besoin d'une science qui conjure l'angoisse en fournissant aux jeunes encéphales une intelligibilité rassurante du monde - et pour ainsi dire une «théologie» de rechange. Toute «saine pédagogie» regorge de sacrifices de la raison sur l'autel de l'esprit civique.

Et pourtant, entre le Christ de la pensée, qui but la ciguë au nom de la cité d'Athènes et de ses idoles, et le Christ de l'obéissance censée rédemptrice, qui but la ciguë de la légalité meurtrière de l'État hébreu et de son idole unique, un dialogue aurait pu s'ouvrir. Hélas! la lutte entre les croyances religieuses et la raison critique a marqué de ses bûchers toute l'histoire de l'Occident, tellement la question des méthodes de la pensée est le fond même des choses. Même si la pensée religieuse trouvait aujourd'hui la force résurrectionnelle de saluer la violence critique du Golgotha, comment renoncerait-elle à ces légendes absurdes et truffées de miracles, puisque ces légendes seront toujours des articles de foi, censés descendus tout droit du mont Sinaï des vérités révélées? Et comment la pensée laïque dialoguerait-elle avec la foi si ses vérités idéologiques se sacralisent à leur tour et ressortissent, elles aussi, à une foi en des vérités absolues? Car l'intolérance dogmatique, de théocratique qu'elle était, est en passe de devenir idéocratique et de faire des ravages dans les rangs de l'incroyance devenue idolâtre de ses idées. Le Goulag d'un certain socialisme ne le cède en rien à l'enfer des chrétiens.

Ce qui est sûr, c'est que la force ne fera pas progresser davantage la raison qu'elle n'a fait progresser la foi dans le passé. Dans ces conditions, ne s'agit-il pas de réfléchir sur les rapports des idées aux idéologies et des idéologies aux idoles? Ce rapport n'est-il pas aussi profond que celui des dogmes religieux à l'idolâtrie? Si c'était de cela qu'il s'agissait de parler, un dialogue fécond ne pourrait-il s'engager entre l'État, l'Église et la raison?