Retour
Sommaire
Section Articles parus dans Le Monde
Contact

Articles parus dans le Le Monde

 

La grande misère de la philosophie des sciences, 4 décembre 1979

 

Il semble que la question première que se posent aujourd'hui certains philosophes des sciences pourrait se résumer ainsi : «Comment donner aux sciences un fondement mythique nouveau, qui exercerait le même pouvoir fascinateur que l'idée platonicienne autrefois?»  Le nouveau totem fondateur serait la créativité ; et comme le terme est d'un flou verbifique qui l'apparente à la plus pure scolastique, on y ajoute une tautologie solennelle en invoquant la créativité de l'imagination scientifique. Mais quant à sonder cette «imagination» roborative à une profondeur philosophique suffisante pour autopsier le mythe qui porte le désir humain de rendre locutrice la matière - c'est-à-dire de lui faire «parler raison», - voilà une recherche qui déboucherait sur une réflexion trop féconde sur la condition humaine et notamment sur nos idoles mentales pour intéresser nos spécialistes.

Il se passe dans la philosophie des sciences ce qui se passe dans l'étude des sciences économiques ou dans celle du «phénomène bureaucratique» : on «imagine» que l'économie ou la bureaucratie seraient des phénomènes suffisamment autonomes pour se constituer en objets d'une science particulière. Dans le même temps, on ne cesse de proclamer que la recherche moderne est pluridisciplinaire, mais cette pieuse affirmation n'a d'autre but que de tenir encore davantage pour acquis, et donc de mieux consolider, les découvertes prétendument définitives des diverses spécialités.

On aboutit ainsi à un type de pluridisciplinarité anarchique et non critique, comparable à celle du Moyen Âge, où la physique d'Aristote faisait alliance avec la théologie de saint Thomas, parce que les «spécialistes» ne mettent en commun que leurs erreurs. Malheureusement pour nos synthétiseurs professionnels des croyances du jour, il n'y a pas davantage de philosophie des sciences sans réflexion fondamentale sur l'imagination, cette «maîtresse d'erreur», qu'il n'y a de philosophie de la théologie à partir des acquis de la «science théologique».

Comme le silence est malheureusement de rigueur sur les philosophes français contemporains qui s'efforcent de penser la science à partir d'un regard sans illusions sur l'imagination humaine, et qui étudient la structure sacerdotale de la légalisation de la matière par la «raison» projective et magique de l'homme, il est certain que le «retard de vingt ans» qu'évoque Jean-Marie Benoist (le Monde du 4 août) s'applique encore davantage, en réalité, à la recherche française qu'à celle des «chercheurs d'avant-garde américains». Ceux-ci en sont à «réfuter» ou à dépasser Popper - mais c'est pour étudier des themata ou des «systèmes culturels» dans la plus pure tradition anglo-saxonne, - c'est-à-dire sans s'interroger sur les derniers fondements anthropologiques des thèmes et des cultures. Il n'y a pas de philosophie des sciences sans anthropologie critique(?).

Le génie de l'Europe n'est pas mort

Ne serait-il pas temps de nous défaire de notre culte superstitieux pour tout ce qui se fait sur la côte est des États-Unis? Le génie de l'Europe n'est pas mort, avec son sens irremplaçable du tragique et son esprit réellement philosophique. Les philosophes américains sont de bons photographes, non des radiologues. Ils reprennent avec vingt ans de retard les travaux des structuralistes et des thématiciens européens des années 60.

N'est-il pas abusif, dans ces conditions, que la discussion à propos de la nouvelle droite puisse contribuer à une plus grande dépossession encore de la France au chapitre de la philosophie des sciences, puisque cette nouvelle droite se réclame des travaux de généticiens et de «philosophes» américains, et puisque leurs adversaires s'appuient sur les travaux d'autres «philosophes» américains? S'apercevra-t-on dans vingt ans seulement que la réflexion nouvelle sur les sciences a lieu en France aujourd'hui et non aux États-Unis, et que seul un phénomène de mode, qui soumet les élites à l'influence de la «pensée» américaine, nous empêche de nous en apercevoir?

Au moment où nos savants annoncent leurs découvertes dans des revues scientifiques américaines et en anglais ; au moment où nos chanteurs dits «internationaux» vont chanter en anglais dans le monde entier et se mettent même à chanter dans cette langue à Paris, faut-il que les philosophes français des sciences aillent publier leurs oeuvres en Amérique? Nous sommes encore quelques-uns à nous y refuser.

Mais il est vrai que vingt ans de retard dans la traduction est un signe grave de décadence : quand on se met à consommer avec un tel délai d'attente la production philosophique étrangère - même quand il ne s'agit que des derniers bateaux thématiques ou culturels des «sciences humaines» émigrées d'Europe vers les États-Unis, - c'est qu'on n'a pas non plus l'audace intellectuelle de reconnaître et de saluer ce qui est nouveau et vivant chez nous.