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Articles parus dans le Le Monde

 

Langue, culture et civilisation, 1er août 2003



A l'heure de l'effacement politique de l'Italie du traité de Rome, la construction de l'Europe appelle un rééquilibrage en profondeur de la vie culturelle et surtout intellectuelle du Vieux Continent.

Dans ce contexte, le drame le plus caché, et assurément le plus dangereux, dont souffre la civilisation européenne est le naufrage inaperçu de la langue allemande. Si la nation de Goethe et de Schiller perdait son identité linguistique, la France serait bien incapable de revivifier à elle seule la vocation à l'universalité qui a marqué les conquêtes de l'intelligence et qui fait la grandeur civilisatrice du Vieux Monde. Toutes les langues n'accèdent pas au rang de "langues de culture", comme on dit à tort, c'est-à-dire précisément à la capacité rare et privilégiée de dépasser le statut de l'outil "culturel" chargé d'assurer la communication journalière et banale entre les membres d'une communauté.

Pour que des créateurs s'emparent d'un idiome et lui donnent la gloire d'enfanter des feux inouïs, il faut une civilisation. Celle-ci n'est pas le fruit de la grammaire, mais des exploits des incendiaires dont le génie arrache des œuvres durables aux sables de l'oubli. Mais encore faut-il laisser aux voleurs de feu le terreau de l'idiome d'une nation. La langue allemande va-t-elle capoter pour avoir détruit ses souches ?

Prenez le résumé en deux pages de la presse française du jour précédent, que l'ambassade d'Allemagne diffuse quotidiennement à ses abonnés sur Internet. Pour le 17 juin 2003, vous trouverez des Chancen (chances), des ignorieren (ignorer), des Klientel (clientèle), des fragil (fragile).

Pour le 19 juin, vous découvrirez des Korrektur (correction), Image (image), Gest (geste), exilieren (exiler), Debat (débat), Radikalisierung (radicalisation), pratikabel (praticable), Resistance (résistance), offensiv (offensif).

Le français est devenu le bas latin de l’Allemagne : toute la presse use d'un langage inaudible aux oreilles des écrivains. Une nouvelle classe "cultivée" se donne le rang et les prérogatives d'une cléricature censée détenir les armes d'une caste de l'intelligence et du savoir, donc jouir des privilèges qui s'attachent à des enjeux de pouvoir. Une langue dont la gloire semblait acquise se saborde sous nos yeux. Pour cela demandons-nous pourquoi Goethe fut le premier « écolier limousin », puisqu'on lui doit précisément le remplacement du mot Spaziergang par "promenade".

La naissance de l'idiosyncrasie culturelle allemande n'avait pas étouffé le besoin viscéral de ce peuple de s'intégrer à l'Europe des lettres et de la raison. Pour l'auteur du Faust, l'Allemagne mettrait un siècle ou davantage à acquérir l'esprit qui lui appartiendrait en propre et qui lui donnerait une véritable culture. Lassé par le vain défrichage du désert de la germanité, il est allé chercher sa résurrection poétique en Italie.

Depuis lors, l'Allemagne est demeurée tragiquement privée d'une classe sociale comparable à l'aristocratie cultivée de la France de la fin du XVIIIe siècle, puis relayée au XIXe siècle par une bourgeoisie peu à peu dégrossie sous les amers sarcasmes de Baudelaire et de Flaubert. C'est pourquoi Goethe se présente à la fois en metteur en scène de l'identité civilisatrice de l'Allemagne et en premier fossoyeur de la langue encore intacte des Wieland et des Lessing.

L'Allemagne surmontera-t-elle sa frustration de fille tard venue de l'Europe des lettres et des arts, alors que sa souffrance s'enracine dans une solitude sans égale ? Car si elle tente de retrouver son identité linguistique, elle éprouve le sentiment de s'enfermer dans un passé révolu ; et si elle s'imagine aller de l'avant et se désentraver, elle s'évanouit dans un monde étranger aux sonorités de son idiome natal. Entre l'enclos des origines et la prison d'un anonymat national, l'Allemagne est devenue le Robinson culturel de la planète. Si l'Allemagne ne reconquérait pas son identité linguistique, elle ne recevrait plus la semence des créateurs. On ne peut pas demander à un poète de s'exprimer en franco-tudesque.

Depuis vingt-cinq siècles, les vraies conquêtes de la civilisation sont iconoclastes, depuis vingt-cinq siècles, les semeurs sont des profanateurs, depuis vingt-cinq siècles, le génie est à l'école des terroristes de la logique. Une Europe pelotonnée autour de ses "valeurs" oublie qu'une civilisation ne repose pas sur le bon usage et l'utile jardinage des "valeurs".

Si l'Allemagne de l'intelligence retrouvait la parole, la sienne, celle de tous les jours, mais affûtée, aiguisée et mise à l'école des guerriers de la raison, l'Europe aurait des chances de retrouver le souffle transculturel des créateurs.

Une civilisation de la pensée est critique ou n'est pas. Seules, en Europe, la France et l'Allemagne recèlent dans les profondeurs de leur esprit national les promesses d'un engagement sur le front de bataille bimillénaire de l'intelligence critique.

Pourquoi l'Italie et l'Espagne n'ont-elles pas apporté leur contribution à la critique socratique de la connaissance, quand l'Angleterre de Hume, l'Allemagne de Kant et la France de Descartes ont armé une philosophie qui aboutira à une psychanalyse de la raison euclidienne elle-même ? C'est qu'à Rome et à Madrid le poids du sacré mêle le tragique à la joie de vivre et les parfums des dieux aux ténèbres de la peur. Les expérimentateurs de la nuit ne rôdent pas autour des autels.

Mais le génie de l'Allemagne s'est trouvé refoulé sitôt que le protestantisme s'est institutionnalisé à son tour. Si cette nation redevenait le géant intellectuel de l'Europe, l'Europe endormie dans le bercement des simples "cultures" redeviendrait le phare cérébral de la planète.

L'Allemagne demeure accueillante aux trésors du vertige que nourrit le savoir. Si Berlin la protestante s'alliait avec Paris, l'orpheline qui a négligé de labourer le champ de la raison ouvert par la loi de 1905 et qui se retrouve muette devant l'énigme de l'imaginaire, ces deux capitales seraient les pionnières de l'introspection térébrante du XXIe siècle ; et elles descendraient ensemble dans l'abîme de l'animalité humaine pour en remonter en Orphées d'une connaissance abyssale de l'homme. Tout y appelle ces deux nations, puisque le 11 septembre 2001 a fait basculer derechef la planète entière dans l'âge où les rêves théologiques se révèlent, comme au XVIIIe siècle, les clés de l'encéphale biphasé des semi-évadés de la zoologie.

Si la France n'aidait pas l'Allemagne à prendre conscience de la nécessité de sauver son identité linguistique, l'Europe n'aura plus sa place dans l'histoire de la pensée, parce que la France porte en elle l'assertion que jamais aucun Dieu n'a existé ailleurs que dans l'encéphale de ses adorateurs ; mais seule l'Allemagne peut féconder la question qui en découle : "Comment se fait-il que les hommes les plus éminents aient cru en l'existence des divinités de leur temps ?"

Si la collaboration intellectuelle entre la France et l'Allemagne ne portait pas sur cette question-là, leur collaboration politique se révélera stérile sur le long terme, parce qu'une civilisation vivante est un guide de la pensée mondiale ; et la pensée mondiale appartient à une anthropologie en mesure de demander à l'humanisme de demain pourquoi l'humanité se croit conduite et protégée dans le vide par des personnages imaginaires.