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Articles parus dans le Le Monde

 

Éthique et politique

Avec le démarrage de l'année nouvelle, qui, pour la France, sera tellement marquée par le vote du 16 mars, l'interrogation sur la politique prend - le temps d'un entracte - un tour plus philosophique. Manuel de Diéguez estime qu'entre l'utopie trompeuse et le réalisme avare il faut dénoncer tout ce qui pervertit la notion de «bien commun», et Jacques de Montalais demande qu'à droite comme à gauche la fraternité ne soit pas écrasée entre la liberté et l'égalité.
 

Le rêve est le roi des urnes, 2 janvier 1986


Les Églises politiques parviennent dans la tempête à raffermir
l'orthodoxie de leurs fidèles.



La démocratie n'a pas guéri des Alcibiade : depuis vingt-cinq siècles, les voix se conquièrent avec des promesses. Aussi le rêve est-il le roi des urnes. Certes, le pouvoir monarchique et le pouvoir religieux ont régné, eux aussi, par le songe. Mais seules les démocraties ont fondé l'art de gouverner sur la guerre permanente que se livrent des notables habiles à faire pencher en leur faveur la Pythie des temps modernes : le suffrage universel au service de l'imaginaire.

Dans cette optique, il est naturel que le Parti socialiste ait promis le pays de Canaan et qu'il ait conquis le pouvoir par ce moyen. Or un phénomène allogène à la pratique habituelle de la politique du songe est soudainement apparu à la fois à droite et à gauche : la croyance que la démocratie onirique sera prochainement vaincue, parce que les peuples deviendront de plus en plus adultes, au point qu'il sera bientôt possible de leur tenir un langage réaliste.

Un ouvrage de Jacques Delors (1) vient de renforcer ce courant. Michel Rocard parvient même à relancer le rêve en paraissant le combattre. Tout son art consiste à nourrir l'espérance en affirmant que son parti a «beaucoup rêvé» et qu'il «doit changer». On reconnaît à ce trait le rédempteur protestant, le champion de l'examen de conscience payant, l'apôtre de la raison triomphant des mythes sacrés et le théologien de la conquête du salut par la suppression de la magie sacerdotale.
 
 

L'épreuve du temporel

Est-il concevable que les progrès de la technique, qui font de la machine le moteur essentiel de l'histoire, en viennent peu à peu à convaincre les peuples latins, qui sont catéchisés par une vision théologique de la vie politique, à se convertir à l'empirisme anglo-saxon et germanique? N'est-ce pas les condamner au scepticisme, ou même les rejeter dans le nihilisme? Une universalisation de la magouille ne se substituera-t-elle pas à l'utopie dans un incivisme généralisé et désespéré?

Il n'est donc pas absurde d'imaginer que si la gauche perd les élections législatives, le président de la République se verra derechef investi du pouvoir mobilisateur qui appartient en propre au socialisme doctrinal. Du coup, M. Rocard paraîtra défendre des positions trop parallèles à celles du conservatisme social pour ne pas sembler sinon le champion d'un nouvel archaïsme, du moins le défenseur d'inacceptables compromissions avec le pragmatisme des gestionnaires froids.

Certes, le socialisme étant une Église, le temporel lui est toujours fatal, puisqu'il ne sera jamais possible, hélas, de hisser l'évangélisme au pouvoir. De plus, l'épreuve du temporel rend nécessairement «tartufique» tout pouvoir de type sacerdotal, du seul fait que son autorité se fonde, dans la pratique, sur le divorce inévitable de son credo d'avec les réalités de ce bas monde. Mais une politique sans folie n'est pas moins condamnée à l'éphémère qu'un pouvoir dont la foi, l'éthique et la philosophie de l'histoire illustrent les retombées terrestres de l'eschatologie céleste du judaïsme et du christianisme.

C'est pourquoi les Églises politiques parviennent dans la tempête à raffermir l'orthodoxie quelquefois bien ébranlée de leurs fidèles. On pourrait dire tout aussi bien : «Le réalisme, ça ne marche pas!» C'est qu'il a mauvaise odeur - celle, notamment, de la profanation des lois de l'hospitalité. M. Mitterrand a du reste déjà hissé les couleurs en proclamant qu'il serait le garant de la solidarité nationale, et notamment qu'il ne laisserait pas se mettre en place une Sécurité sociale «pour les riches et les bien-portant» et une autre «pour les pauvres et les malades». L'essence même du prophétisme juif - la défense des droits de l'homme - demeure au coeur de la politique de toutes les grandes démocraties modernes.

Quelle pourra être la grandeur de l'intellectuel, cet Hamlet toujours déchiré entre l'éthique et la lucidité? Il sait, lui, que si l'utopie est trompeuse le réalisme est avare. Entre la générosité tout idéologique des uns et le pragmatisme fétichiste des autres, entre la candeur de ceux qui rêvent du paradis social depuis deux millénaires, et ceux qui, à droite, sont en plein rêve, eux aussi, quand ils s'imaginent qu'on peut sauver une nation en se repliant sur les sabbats de ce qu'ils appellent la «raison», comment les intellectuels dignes de leur vocation pencheraient-ils pour les puissants?

Face à ceux qui pensent qu'il existe une intelligence en soi et qui, à droite comme à gauche, en revendiquent la propriété pour leur chapelle, le philosophe doit dénoncer les alibis et les faux-fuyants qui pervertissent la notion piégée de «bien commun» qui sert de temple et d'idole aux uns et aux autres. Comment les buveurs de la ciguë socratique ne s'obstineraient-ils pas à croire que nulle déroute de la pensée devant les assauts de la colère n'est porteuse d'avenir, et qu'il n'y a pas d'autre loi de l'esprit que celle des morales ouvertes ou fermées? La foi des briseurs de tabernacles sera toujours le sel de la terre.