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Articles parus dans le Le Monde

 

APRÈS LE FIASCO AMÉRICAIN

Drame dans le drame, le fiasco du commando américain du désert d'Iran jette une lumière cruelle sur l'état présent des États-Unis, de l'Occident et du monde. Au-delà des discours habituels sur la solidarité dans l'épreuve et le caractère inacceptable des prises d'otages, les auteurs réunis dans cette page s'interrogent sur la signification profonde de l'événement (Manuel de Diéguez), sur les motivations réelles de Washington (Raymond Offroy) et sur les moyens de sortir de l'impasse (Jacques Madaule et François Fonvieille-Alquier).
 

Les Martiens à Elseneur, 6 mai 1980


L'affaire iranienne illustrerait-elle, à la manière d'un psychodrame, le destin de l'Europe? Quel raccourci saisissant de notre déclin! Trois moments s'y dessinent : celui de l'amertume, celui de la lucidité inutile et celui de la perplexité d'Hamlet.

L'amertume d'arord : un président des États-Unis titubant s'adresse aux populations héritières de Périclès et des Césars en passant par-dessus la tête de leurs dirigeants. En traînant un peu les pieds, l'Europe cède sur le fond. Elle respecte, à vingt-quatre heures près, le délai - pour ne pas dire l'ultimatum - qui lui avait été assigné. Reprochera-t-elle à l'Amérique ses méthodes? Ce n'est pas la servitude qui lui fait mal, mais seulement la piètre envergure du maître. «Si vous étiez très puissant, de quel coeur nous vous aurions suivi!» Survient l'échec du coup militaire. Il est trop tard pour oser s'étonner officiellement de n'avoir pas été informé.

Puis vient le moment de la lucidité inutile. Jamais, depuis que le monde existe, aucune grande puissance n'a traité ses féaux avec déférence. On ne se fait pas non plus d'illusions sur la gravité de la blessure dont est censé atteint le droit international du fait de la prise en otages de tous les membres de l'ambassade des États-Unis à Téhéran. On n'ignore pas que la conscience universelle a de la chance d'avoir pour elle la plus grande puissance de la terre : qu'un État vienne à s'emparer de cinquante diplomates français, aussitôt la perspective de mobiliser l'univers pour les tirer d'affaire ferait sourire. Quant à demander, dans ce cas, à l'Amérique de prendre des sanctions qui s'opposeraient à ses intérêts économiques les plus puissants, ce serait de la diplomatie-fiction.

On fait remarquer que les clergés sont désormais d'État. La nouvelle caste sacerdotale est la classe administrative. En s'attaquant à elle, on commet le sacrilège proprement moderne. Au Moyen Âge, l'acte profanateur par excellence eût été de s'emparer de cinquante dignitaires de l'Église. Les atteintes aux droits des individus non investis d'une aura sacrée - non séparés du vulgum pecus - ne sont pas perçues comme gravissimes. Les hommes ordinaires, on ne les prend pas en otages ; par milliers et presque anonymement, on les tue impunément. Certes, on se montre sensible au fait que ce soit un État qui ait commis la profanation - mais précisément, cela est ressenti comme un schisme, un déchirement interne à la nouvelle classe détentrice des privilèges de l'auto-sacralisation, une profanation de la nouvelle Église par elle-même.

Le brigandage de Téhéran est perçu comme hérétique par les États dans un monde binaire, où le clergé est devenu immanent à César - par exclusion radicale du tiers céleste. Et justement, c'est par le fait d'un autre clergé, rival du premier, que des membres du clergé d'État sont emprisonnés. Enfin, faut-il souligner que la prise d'otages s'inscrit dans la logique d'un monde où les peuples sont tous globalement les otages les uns des autres par le relais de leurs armes suicidaires? Les délits d'État et les délits de droit commun convergent vers le délit universel de chantage.
 


La dimension tragique

Entrons maintenant dans le troisième temps du psychodrame : celui où le prince de Danemark introduit la dimension tragique dans l'examen de conscience. Car l'on commence d'oser exorciser le fantôme d'Elseneur ; on ose se dire que le général de Gaulle n'a réussi qu'à doter la France de l'arme nucléaire - cette ligne Maginot toute mentale - et à organiser la décolonisation, mais qu'en politique étrangère, son bilan est largement négatif. C'est en vain qu'il a proposé, d'entrée de jeu, un condominium aux États-Unis puis à l'Angleterre, puis à l'Allemagne et même, en désespoir de cause, à l'Italie avant de se tourner vers Moscou pour une alliance dont on s'aperçoit aujourd'hui qu'elle ne répond pas à la logique des rapports de forces mondiaux et qu'elle conduit à une impasse. Dès lors, on reprend tout à zéro : puisque la France seule ne peut rien de décisif, tentons de réussir, cette fois, à nous entendre vraiment avec l'Allemagne - entente autrefois torpillée en un tournemain par un Kennedy maître du Parlement allemand, - et, si possible, rusons avec l'Angleterre. Avançons à pas comptés en ne perdant jamais de vue que la solidarité de l'Europe est la clé de voûte de toute politique sensée, pour autant qu'il existerait encore quelques chances de mettre une dernière fois notre continent à l'échelle de la planète. Avalons même quelques couleuvres puisque tonitruer serait stérile et puisqu'on ne saurait brusquer des partenaires dont les armées sont encore placées sous commandement étranger.

Mais peut-on négliger pour autant les possibilités immenses que le vide américain ouvre à la diplomatie française au Moyen-Orient? Un État digne de ce nom peut-il sacrifier ses plus puissants intérêts sur l'autel d'une solidarité européenne encore bien fragile? Et que faire d'une Assemblée européenne sentimentale, donc naïve comme toutes les assemblées, et qui n'est pas dominée, c'est le moins qu'on puisse dire, par des connaisseurs de la politique étrangère? Et que faire du cheval de Troie anglais, dont la force n'est pas d'être dans la place, mais d'être un cheval inamovible, même démasqué?

Hamlet se met à rêver. Il élève à la lune le crâne de Yorik et il se dit : «Être ou ne pas être ? Il me faudrait des armes. Ma cuirasse atomique est une arme d'apparat, combien inutile dans une guerre en forme d'holocauste. Mais jamais je ne me lèverai à l'aube pour l'exercice du soldat; et jamais mes partenaires ne voudraient payer le prix d'une véritable préparation militaire.»

Alors Hamlet assemble une troupe de théâtre et lui demande de jouer son propre drame intérieur sur la scène du monde - et le cycle de la méditation recommence, où l'amertume et la colère engendrent la lucidité et la lucidité le doute, et le doute la démission des énergies.

Nous sommes trop vieux pour ignorer que nous ne serons respectés qu'à l'heure où nous nous serons armés nous-mêmes. Combien de temps encore préférerons-nous jouer le rôle de Martiens de la politique sur les terrasse d'Elseneur du destin?