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Articles parus dans le Le Monde

 

 

Le monde entier souffre d' une éclipse des élites, constate Manuel de Diéguez. Cela tient à l'envahissement du mercantilisme. Le socialisme risque, lui, en voulant élever les masses, de leur servir un breuvage facile à digérer. Toutefois, on constate en France que l'État sait honorer Borges. Il faudrait rééditer Simone Weil, propose Gilbert Comte, car elle a beaucoup à nous apprendre sur les relations insolites, aux débuts du nazisme, entre communistes et hitlériens. De son côté, Christian Zimmer, à propos de deux films récents d'Alain Resnais et d'Alain Tanner, se demande si le réel n'est pas souvent potentiellement plus riche d'imaginaire que l'oeuvre qui veut exalter le rêve.
 

Paris sera-t-il la nouvelle Rome?, 27 mai 1983

par MANUEL DE DIÉGUEZ

Une politique des droits de l'homme et une politique de l'intelligence sont les deux voies parallèles de la seule action réaliste, donc mondiale, de la France d'aujourd'hui. Paris sera-t-il la nouvelle Rome? Peut-être. À condition de méditer la question de Socrate : «Aurons-nous le courage de nous poser la question de la nature du courage véritable, celui de l'intelligence?»

À l'actif du bilan, la psychanalyse de Lacan - qui date, il est vrai, de 1936, et qui a commencé de se faire reconnaître en 1948, puis d'une manière décisive en 1965 - illustre une percée française mondiale de la «connaissance de l'homme par l'homme», quelles que soient les affligeantes limites philosophiques du lacanisme et la part de gnose charlatanesque de cet homme de génie. Mais les manques de Lacan, ce sont les perspectives fécondes ouvertes par son avancée dans l'analyse du moi spéculaire qui les révèlent.

Sur le plan sociologique, l'école française retrouve du moins, par-delà la pastorale bien-pensante des Margaret Mead ou l'émiettement du sociologisme dans les monographies aveugles, l'armature d'une réflexion sur le politique au sens profond, qui fut de tout temps l'âme même de la sociologie.

Dans l'ordre philosophique, l'étranger commence de découvrir l'avenir d'une psychanalyse française de l'inconscient du vocabulaire de la rationalité et de l'irrationalité dans les sciences, ce qui conduit à une psychanalyse du théorique en général. Cette voie est encore, non point méconnue, mais entièrement ignorée par l'intelligentsia française d'aujourd'hui. Mais l'école philosophique française, qui a occupé le terrain de 1950 à 1980, avec les Foucault et les Barthes, a connu également un retentissement mondial dont les échos, heureusement, sont encore loin de s'éteindre.

Il reste donc à se demander pourquoi la littérature semble avoir connu un fléchissement sensible - tous les grands noms qu'on peut évoquer, de Duras à Yourcenar en passant par les Michaux, les Ponge et même en y incluant les Beckett ou les Simenon n'ayant pas surgi après 1960.

Pour tenter d'en comprendre les raisons, il faut d'abord se demander s'il n'y a plus de grands hommes parmi nous. En effet, l'art et la littérature ont toujours dû leur rayonnement aux élites capables de leur conférer prestige et éclat. Honos facit artes. Or non seulement en France, mais dans le monde entier, les élites souffrent d'une éclipse dramatique de leur puissance. Elles sont dans l'incapacité physique de faire prévaloir leur jugement en raison de leur mise en minorité. Si ce phénomène s'était produit du temps d'Auguste, ce ne serait pas Horace, mais quelque bateleur qui se serait fait applaudir de tout l'univers. Allez donc parler de Bonnefoy ou de Deguy comme poètes aux Américains ! Des poètes ? Connais pas.

On sait que l'art et les lettres ont quelquefois été honorés par la société capitaliste. Mais c'était avant l'envahissement de ce type de société par le mercantilisme-roi. Le gaullisme possédait encore une dimension littéraire en raison de la culture du général et de la solidité de sa prose classique - mais le pouvoir a passé ensuite aux affairistes et aux technocrates. Le capitalisme sauvage n'a aucune vocation naturelle à jouer un rôle éducatif : il ne s'agit pour lui que de faire «bien» voter les masses. Le socialisme, de son côté, se heurte au problème inverse : son souci constant et sincère d'élever les masses à la «culture» peut aboutir à leur servir un breuvage facile à digérer et fâcheusement teinté d'idéologie, à moins que, passant de Charybde en Scylla, une pastorale effrénée et naïve conduise à entonner de force à une foule rétive une culture pédantisée par l'éducation nationale, «qui n'est pas la culture», comme le rappelait Malraux. Que faire quand la mort de Hergé fait la «une» des journaux télévisés et efface celle d'Arthur Koestler?

Et pourtant, il semble que le socialisme soit l'annonciateur d'un retour au pouvoir des élites. Certains indices ne trompent pas le sociologue attentif. On remarque, par exemple, que beaucoup de personnes font de nouveau les liaisons en parlant - on n'osait plus, de peur d'avoir, l'air «distingué», donc «de droite». On voit l'État saluer des artistes ignorés de la foule - rien de plus élitiste que d'honorer Borgès.

La vraie culture a le courage du réalisme. Elle sait que tout pouvoir est oligarchique. Il en est ainsi depuis que le monde est monde. Mais il s'agit de savoir quelles élites méritent le pouvoir. Il en est de meilleures que d'autres. C'est la hiérarchie des valeurs d'une société qui décide de ce qui est le meilleur. Puisque les sociétés aristocratiques ont toujours péri de s'être encloses dans une culture de caste, et les sociétés démocratiques de s'être dégradées dans une culture de masse, il faut trouver l'équilibre entre la fermeture sur soi et la noyade dans la mer. Eschyle et Sophocle sont populaires et éternels. Euripide, premier «bourgeois» du théâtre, témoigne d'un équilibre unique, mais déjà menacé. Après, c'est Byzance.

Une classe dirigeante dépourvue de dimension spirituelle est condamnée à l'autosuffocation. Aujourd'hui, c'est Hollywood qui juge Virgile. Si Paris avait le courage intellectuel de dénoncer d'une seule voix le lamento de pacotille qui fait passer un pseudo-frisson culturel dans l'univers quand meurt Tennessee Williams, ce super-Bernstein porté au pouvoir par le cinéma, alors l'intelligence reviendrait au pouvoir.