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Articles parus dans le Le Monde

 

Ils ne sont pas neutres...7 février 1980

Peut-on imaginer une instance mondiale habilitée à prononcer les sentences de la conscience universelle? Est-il concevable qu'une voix représentative de l'éthique de l'humanité tout entière dise à partir de quel moment la politique quitte son enceinte propre et cesse de porter légitimement le nom de politique?

L'Église n'a pas obéi à cette vocation : elle n'a condamné, au nom de l'absolu, ni les camps de concentration allemands et soviétiques, ni la prise d'otages de Téhéran, ni les crimes du chah, ni la guerre du Vietnam, ni les tortures en Algérie, ni le racisme sud-africain. Depuis vingt siècles, elle accepte le train sanglant de ce monde - pour ne dénoncer jamais que l'incroyance et les atteintes aux droits de l'Église. Or c'est un fait que, si l'Église ne morigène pas les États, personne n'a l'autorité pour le faire à sa place.

Mais entre se taire devant tous les crimes et les cautionner avec zèle, il y a une marge. Il se trouve que les Jeux olympiques ne sont pas neutres. Il n'existe pas, de nos jours, en dehors de l'ONU, d'organisation mondiale dont l'impact moral soit plus considérable. Dans ces conditions, ou bien nous en faisons, comme les Grecs de l'Antiquité, une empoignade d'athlètes au milieu du bain de sang de l'histoire, ou bien nous soutenons que les Jeux sont inévitablement les témoins d'une éthique minimale de l'humanité, dont l'origine est l'Évangile ; et qu'il existe des formes de la «politique» incompatibles avec le sport.

«En pleine connaissance de cause»

En 1936, Hitler n'avait encore envahi aucun État ; et les camps de la mort n'étaient pas connus de l'opinion. Malgré cela, 57% des Américains auraient approuvé que l'Amérique ne fût pas présente à Berlin.Que serait aujourd'hui le prestige des Jeux olympiques si les athlètes de toutes les nations étaient allés, «en pleine connaissance de cause», se mesurer sur les stades du pays des chambres à gaz ?

Certes, on aurait allégué, comme aujourd'hui, que le sport n'a aucun lien avec la politique, mais, en vérité, il aurait fallu ajouter que le sport est congénitalement indifférent à la torture, au génocide, aux invasions armées et à quelque forme d'extermination de l'homme que ce soit - toutes choses qu'il faudrait considérer comme la monnaie courante de la politique; toutes choses qui participeraient légitimement de son champ d'action naturel.

Si l'on veut aller à Moscou, que ce soit donc en proclamant bien haut que l'invasion de l'Afghanistan ressortit à la politique dans son essence et à rien de plus, car c'est ce qu'on reconnaît implicitement et à voix basse, faute d'oser s'avouer que c'est un forfait moral de cautionner une invasion militaire.

Est-ce à dire que nous devons sacrifier quinze années de diplomatie de la détente et de non-alignement sur Washington?
 

La déconfiture spirituelle

La question peut aussi être posée différemment, et sur le terrain même de la politique : quelle valeur une indépendance achetée au prix d'une démission morale peut-elle encore garder et quel sera son poids diplomatique? Car une politique d'indépendance digne de ce nom doit nécessairement engendrer le respect moral ; si elle engendre un mépris universel, est-ce encore une politique?

Pourquoi ne dirions-nous pas avec tristesse à l'U.R.S.S. que nous ne pouvons payer la détente par la déconfiture spirituelle? Pourquoi ne continuerions-nous pas de mener une politique indépendante à l'égard de Washington comme de Moscou, en la renforçant précisément par la dignité de notre éthique? La seule indépendance qui soit payante, parce qu'elle est la seule respectable, c'est celle qui se conquiert parallèlement à la grandeur morale.