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Articles parus dans le Le Monde

 

Le petit manège, 16 avril 1979

Ainsi donc, il tourne, il tourne, le petit manège des chevaux de bois. Voilà d'abord le christianisme, qui ne veut plus faire cavalier seul! On ne sort plus le revolver de la foi pour tirer sur tout ce qui bouge, mais on continue de braquer le projecteur de la croyance sur tout ce qu'on rencontre. «Ce qui m'agace chez les chrétiens, disait Merleau-Ponty, c'est qu'ils savent toujours déjà.» Socrate, dans le Banquet, remarque que, seuls, les dieux possèdent la connaissance - c'est sans doute que les chrétiens sont des dieux. Cependant, ils feraient bien de se méfier de leur auto-divinisation, les dogmes se laissent quelquefois mettre en quarantaine, mais ils ne se laissent jamais mettre à la retraite.

Une rude reprise en main doctrinale se prépare. Il ne durera pas, le temps béni où les philosophes butinent à plaisir ce qui leur convient dans le christianisme, mais sans y planter le dard de l'abeille socratique. Il est facile de se proclamer chrétien sans jamais écrire noir sur blanc si, oui ou non, on croit à la naissance virginale ou à la réalité de la présence de la chair et du sang sur l'autel. Je défie tout philosophe d'écrire qu'il croit à ces prodiges et de conserver, après cela, une once de crédibilité parmi les philosophes. Cela dit, le christianisme est une religion immolatoire ; et un dieu auquel on présente de la chair et du sang en oblation satisfactoire est nécessairement une idole. Si le philosophe a quelque chose à dire au chapitre de la foi, c'est en ce sens qu'il lui appartiendra un jour de spiritualiser le christianisme.
 


La théologie
dite «négative»

Voilà, à la deuxième place sur le manège, la métaphysique de l'Être, qui est le Néant, et du Néant qui est l'Être. On hume l'Absolu et l'Absence en sautant a pieds joints par-dessus toute psychologie; on se collette avec la transcendance - non sans sceller avec la terre et les saisons un pacte viscéral, père des rêves patriotiques et des déviations politiques que l'on sait. Songe théologique au plus secret. L'innocence protestante s'en lave les mains dans l'Être, comme l'innocence catholique dans le Logos.

S'il est un dialogue possible de la gnose heideggérienne avec le christianisme, ce ne peut être qu'avec la théologie dite «négative» ou «apophatique» - celle qui croit pouvoir scruter le mystère en jetant par-dessus bord le problème de l'anthropomorphisme des religions.

Et voici, au troisième rang, l'éternel cheval de retour des positivismes, que Husserl appelait des «constructivismes». Valéry disait qu'il est des philosophies ancillae scientiarum (servantes des sciences), comme elles l'étalent hier de la théologie. Alors la «pensée» devient la synthèse sans contenu, la formule générale, mais vide, l'équation totalitaire qui unifie le champ relationnel des lois expérimentales. Mais Henri Poincaré disait déjà, dans la Science et l'Hypothèse : « Connaître la hauteur du grand mât, cela ne suffit pas pour calculer l'âge du capitaine. » Disons que la philosophie des sciences est la raison en bas âge : cet enfant emboîte le pas aux calculateurs, comme si la mesure des choses révélait leur nature et leur sens.

Assurément, si la philosophie française continue de cultiver la trinité de la religion, de l'Être et de la science, elle fera encore les beaux jours de notre provincialisme philosophique. Nous nous partagerons entre la neutralité professorale - qui, faute de créer, défend du moins les penseurs contre les récupérateurs - et la fougue théologale, qui, depuis Descartes, et faute de penser quelque chose de nouveau, balaie de son rayon laser les isolés et les aventuriers de la pensée. Mais, assurément, il n'y aura pas d'écho international de la raison française sur ces sentiers battus et rebattus.

Et pourtant, comme elle est évidente, la brèche qui appelle la percée! Si la raison se souvenait seulement que la matière ne parle pas, elle se souviendrait également que c'est précisément le propre de l'idolâtrie de faire parler les objets. Du coup, les philosophes songeraient à élaborer une psychologie de la passion de faire «parler raison» aux choses. Ils étudieraient la généalogie des concepts et des idées ; ils observeraient comment ces instruments deviennent idéaux, Sésame-ouvre-toi, puissances oraculaires, idées hégéliennes, totems absolus de l'abstrait ; ils voudraient savoir comment nous nous construisons des miroirs parlants, et comment nous nous y réfléchissons, et quelle est notre finitude et notre déréliction. Il y faut le courage de la solitude - celle de la raison, - la patience, que proposait Socrate, de se demander «ce qui appartient à l'intelligence, et à elle seule», et en quoi l'homme est la bête capable de surmonter son propre mythe.

Alors la théologie et la science cesseraient de faire alliance avec la raison naturelle et avec les évidences du sens commun ; elles cesseraient de se partager le pastorat civique des âmes. Pour avoir rouvert la question du Connais-toi sur une psychanalyse de nos idoles, le non-savoir redonnerait vie, essor, lancée, à la philosophie.

Mais ce n'est pas pour demain - Messieurs les professeurs et messieurs les théologiens, à vos chaires!