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Articles parus dans le Le Monde

 

Philosophie de la politique étrangère française, 16 avril 1981

 

Est-il permis d'aller un peu au fond des choses en matière de politique étrangère de la France? Cela n'est pas sûr, tellement les Français, dans leur immense majorité, semblent indifférents à ces questions et tellement la classe politique elle-même adopte, dans ce domaine, tantôt une attitude sentimentale, tantôt un comportement dogmatique, c'est-à-dire purement idéologique. C'est donc peu de dire qu'il est téméraire de traiter de la diplomatie comme d'une science et d'un art.

Et pourtant, la politique est la science du possible ; et, par définition, le possible en appelle à une réflexion rationnelle et objective. Qu'est-ce donc que le rationnel et l'objectif en politique étrangère? Rien d'autre que la juste pesée des forces en présence et l'exacte appréciation des moyens de modifier ce rapport.

C'est avec cette question préliminaire que tout, déjà, commence de se gâter, parce que le gaullisme a été globalement un échec diplomatique, donc le résultat d'une appréciation erronée du possible. Or une telle allégation ne sera reconnue exacte que par les historiens de l'an 2000. Aujourd'hui, le seul fait de l'énoncer est reçu comme un sacrilège. Certes, le général de Gaulle a su attendre patiemment que le peuple français accepte avec soulagement la perte de l'Algérie - et cette attente a permis au général qu'il ne soit porté nulle atteinte au prestige de sa propre personne ; certes, l'homme du 18 juin a su doter la France de l'arme atomique, emblème d'un prestige diplomatique indéniable, mais source d'une doctrine de la défense militaire fondée sur un matamorisme solitaire et, à la longue, non crédible; certes, ce grand homme a donné au pays une forme de solidité institutionnelle, dont il reste à prouver qu'elle est compatible avec le tempérament national et avec les ambitions des chefs de parti, qui n'ont pas changé depuis Jules César. Mais il a proposé successivement et vainement notre alliance à l'Angleterre, à l'Allemagne et même à l'Italie avant de se tourner vers l'Est. L'expérience du possible a alors démontré que la France seule n'a plus un poids suffisant pour que son alliance privilégiée avec une très grande puissance puisse lui redonner un rôle de premier plan dans le monde. Cette erreur de pesée a laissé la France isolée. Une politique retentissante, flatteuse pour l'orgueil gaulois, mais toute verbale, a conduit Moscou et Washington à négocier plus que jamais par-dessus notre tête.

La dimension nouvelle

Dès lors, le rationnel repose sur un préalable psychologique : à savoir que, sans rien perdre de son identité, la France entre dans sa dimension nouvelle. Mais elle est encore loin d'en accepter sereinement l'idée et d'en explorer la fécondité politique. Toute une génération née avant 1940 vit encore mentalement comme si un lien naturel rattachait indissolublement les affaires du monde à la morale politique de la France. Or, s'il est très vrai que la morale mène le monde, ce furent toujours les maîtres du monde qui régirent les idéalités directrices et qui en déterminèrent le cap. Puisque ce sont décidément l'Amérique et l’U.R.S.S. qui ont hérité du «Beau», du «Bien» et du «Juste», il nous faut remplacer notre catéchèse politique d'autrefois par une rationalité diplomatique moins quichottesque. Mais il se trouve que notre nation a toujours montré un certain goût pour le théâtre. D'où une opposition habile à flatter nos souvenirs; d'où la difficulté de faire comprendre à la nation une politique qui ne saurait se donner l'atout qui nous tient le plus à coeur : le panache.

Si du moins une politique étrangère tenace, modeste, réaliste, conduisait avec certitude au succès! Mais il n'existe pas de politique dépourvue de risques. Il n'est donc pas du tout assuré que la construction persévérante et discrète de l'Europe ira à son terme et que la France retrouvera un rôle planétaire par le relais d'un continent doté d'une véritable conscience politique et décidé à s'armer. Comment, dans ce doute, résister aux nostalgiques de l'oriflamme verbifique sans tomber, pour autant, dans un langage de président de la Confédération helvétique?

Le cas de la Pologne offre un exemple frappant de cette difficulté, car, si une France en image d'Epinal s'engageait à fond à défendre la Pologne en cas d'invasion, comment chanterions-nous demain ce grand air romantique puisque l'Amérique de Reagan elle-même ne déclencherait pas la guerre mondiale pour la Pologne? Aussi entend-on les gaullistes les plus dogmatiques se faire soudain les chantres bien-pensants de la puissance américaine. Mais si nous choisissons l'autre terme de l'alternative, nous laissons entendre que la Pologne appartiendrait par nature à la zone géographique et stratégique sur laquelle s'étendrai légitimement l'hégémonie soviétique. Comment pourrons-nous, après cela, nous déclarer des Européens, et quelles chances l'Europe aura-t-elle encore de prendre conscience de son unité culturelle et de conquérir sa force politique propre? Comment éviter à la fois le ridicule de surestimer notre influence et le creux du neutralisme ? Comment ne pas remplacer l'orthodoxie par la casuistique?

C'est pourquoi les experts en logomachies auto-roboratives, qui excellent à fleurir la politique étrangère de discours de pure scolastique, tiennent en quelque sorte la dragée haute à la France réelle et recueillent les applaudissements de tous ceux qui se replongent avec délices dans les sources théologiques de la rhétorique française, quand nos docteurs angéliques faisaient l'admiration de l'Europe entière à répandre sur toutes choses une logique insurpassable, dont le seul petit défaut était d'être construite sur des prémisses mythiques.

Jamais le problème de l'action de la France n'a exigé des solutions plus opposées au génie naturel d'une nation de dialecticiens et de juristes. Chez nous, les hommes politiques sont jugés avant tout, non point sur leur solidité intellectuelle, mais sur leur brillance. Quand l'intelligence n'a pas épousé les choses, la politique repose avant tout sur une doctrine, comme la théologie, donc sur l'immobilité mentale d'une orthodoxie. Alors les concepts demeurent des idoles fascinatoires.

Il n'existe pas d'exemple dans l'histoire de renoncement aux armes qui n'ait pas conduit à l'inféodation : seul un continent qui s'armera lui-même restera son propre maître. Peut-être un jour la Pologne envahie sera-t-elle la victime propitiatoire qui scellera le destin résurrectionnel de l'Europe sur l'autel du courage.