Retour
Sommaire
Section Articles parus dans Le Monde
Contact

Articles parus dans le Le Monde

 

La protection sociale des écrivains, 7 août 1981



Remarque no 1 :

Quand une loi sociale touche de près au délicat problème de la création littéraire, il convient de s'interroger en tout premier lieu sur la philosophie de la culture sous-jacente à cette loi ; car c'est sur cette philosophie que la postérité jugera du degré de civilisation d'une classe dirigeante et, par conséquent, du niveau culturel de l'État lui-même, dont cette classe responsable inspirait l'action culturelle.

Or la loi prévoit que les écrivains toucheront une retraite dont le montant sera calculé sur leur revenu pendant les dix années les plus «rentables» de leur vie.

Tout lettré est choqué d'emblée de ce que la valeur d'un écrivain soit jaugée au prorata de sa rentabilité commerciale. Cette conception est visiblement inspirée par la vogue du roman et celle du théâtre qui, au dix-neuvième siècle, ont rendu, pour la première fois, commercialement profitable une activité littéraire. L'exemple de Marguerite Yourcenar démontre une fois de plus que les années d'activité créatrice intense d'un poète, d'un philosophe, d'un penseur politique, d'un essayiste, ne sont pas nécessairement celles qui lui ont rapporté le plus, ni que le créateur doive nécessairement gagner un jour de l'argent.

La Madone des Sleepings, de Dekobra, ou l'Atlantide, dePierre Benoît, de l'Académie française, ont rapporté cent fois plus à leur auteur que l'Homme révolté à Albert Camus ou Zarathoustra à Frédéric Nietzsche. Ni Proust, ni Montesquieu, ni Montaigne, ni Verlaine, ni Rimbaud, ni Baudelaire, n'ont connu des rentrées de fonds en rapport avec l'intensité et la valeur de leur activité littéraire.

Encore que la rentabilité économique soit quelquefois compatible avec la création artistique valable, elle n'en est pas le fondement et n'en exprime pas la spécificité. Un système qui assure, en plus de leurs droits d'auteur, une retraite considérable à Eugène Sue et à Ponson du Terrail et une pension de 2 000 francs par an à Descartes, Valéry ou Apollinaire, est frappé d'un vice de fond.

En attendant le mécénat d'État

Remarque no 2 :

Il semble que l'affirmation selon laquelle l'affiliation des auteurs à la caisse primaire de la Sécurité sociale serait obligatoire ressortisse au malin plaisir de tout jacobin de déclarer coercitif quelque chose de plus en France - alors que la logique du système aboutit, en fait, à ce que les meilleurs auteurs soient exclus d'office de toute protection médicale.

En effet, en 1981, tout écrivain, à quelque genre qu'il exerce son talent, doit toucher un minimum de 14 328 F de droits d'auteur par an pour se voir inscrire d'office à cet organisme. Un philosophe, par exemple, aurait la charge de faire écouler environ 3 000 exemplaires de ses ouvrages chaque année. Même Bergson ou Merleau-Ponty vivaient du Collège de France, non de la vente de leurs livres. Si Kant publiait aujourd'hui sa Critique de la raison pure, il ne passerait certainement pas à «Apostrophes».

Remarque no 3 :

Non seulement les vrais auteurs, dont les oeuvres n'ont pas vocation et n'ont jamais eu vocation d'atteindre le grand public, ne sont pas inscrits d'office à la Sécurité sociale, même s'ils jouissent d'une notoriété internationale, mais encore ils n'ont pas intérêt à demander, de façon humiliante, leur affiliation à cet organisme par l'intermédiaire d'une commission prévue à cet effet. Car ils se verraient alors condamnés à verser à la Sécurité sociale 10 % à 12 % d'un revenu annuel, certes inférieur à 14 328 F, mais fixé d'autorité à un certain taux, supérieur à leur revenu réel.

Ici encore, la philosophie de la création littéraire dont la loi est messagère ou témoin donne du niveau culturel de l'État, donc de la France, une idée préjudiciable à son prestige. Car il n'existera jamais de véritable politique de soutien à la création littéraire qui ne serait pas fondée sur l'octroi de certains «privilèges» aux écrivains. Qu'est-ce que l'«aide à la création» qu'accorde , si parcimonieusement le Centre national des lettres, sinon l'équivalent des «pensions» d'autrefois - c'est-à-dire une sorte de
privilège économique accordé au talent ou au génie? Il n'existe pas d'autre moyen de pallier la disparition des rentes.

En attendant que ce mécénat d'État s'affirme et réponde aux besoins d'une société fondée sur le salariat, ne serait-il pas possible de faire bénéficier les vrais écrivains non salariés et qui se consacrent entièrement à leur oeuvre - ils ne sont qu'une quarantaine au plus en France, mais ils détiennent entre leurs mains le jugement de la postérité sur notre époque - de la gratuité de leur affiliation à la Sécurité sociale si leur revenu est inférieur à 14 328 F par an? Est-il décent de les laisser sans aucune protection sociale quand l'État consacre à juste titre des milliards à exonérer de cotisations des centaines de milliers de chômeurs?

De plus, l'écrivain qui refuse de demander son inscription est alors la victime d'une retenue de 4,6 % ou de 5,5 % sur ses maigres gains, sans bénéficier en retour de la moindre protection médicale. En effet, la Sécurité sociale procède aveuglément à la ponction universelle d'une part dite «déplafonnée» des revenus, et cela même à l'égard des citoyens non inscrits à cet organisme. Il n'y a que les écrivains, quand ils refusent à bon droit une protection trop onéreuse pour eux, à se trouver dans une situation aussi regrettable.

Remarque no 4 :

Lorsque, en 1936, l'assurance-vieillesse a été étendue à tous les ouvriers, les plus âgés ont eu droit à une retraite décente, malgré le coût qui en est résulté pour la communauté nationale. Or les écrivains français qui n'auront pas cotisé pendant quinze ans, à cause de l'âge qu'ils avaient lors de l'entrée en vigueur de la loi de 1977, seront pratiquement privés de retraite. Ils
toucheront un unique versement forfaitaire de 5835 F!

Or l'immense majorité des prétendus «écrivains» sont devenus des employés à plein temps dans quelque entreprise privée ou publique. À ce titre, ces simples amateurs étaient déjà inscrits à la Sécurité sociale avant la loi de 1977, de sorte que l'inscription dite «obligatoire» des auteurs n'a abouti qu'à l'abolition de l'injustice - incroyable il est vrai - qui voulait qu'ils payassent deux fois leurs cotisations - une première fois comme salariés et une seconde fois comme «écrivains». Mais on n'imagine pas Flaubert ou Maupassant au travail pendant huit heures par jour dans un bureau. Les vrais écrivains consacreront toujours leur vie entière à leur oeuvre, et cela même dans des conditions financières très difficiles. En outre, Courteline est toujours au rendez-vous de l'absurde : il se trouve que l'État verse de toute façon aux auteurs ayant cotisé moins de quinze ans le montant de l'allocation vieillesse, qui est prélevé sur le budget du fonds national de solidarité. Combien il serait donc plus rationnel de verser cette pension minimale aux écrivains sur le budget de la retraite que leur assurerait la Sécurité sociale. Cela ne coûterait pas 1 centime de plus aux finances publiques, mais donnerait de la politique de soutien de la France à la création une tout autre idée.

Remarque no 5 :

Les écrivains français commettent une erreur fondamentale : ils s'imaginent que l'administration est dirigée, du moins dans ses hautes sphères, par des fonctionnaires supérieurement cultivés, amateurs naturels des lettres et des arts, et spontanément favorables aux hommes de lettres, puisque issus de nos grandes écoles... Notre classe dirigeante serait comparable, par ses lumières, à la bourgeoisie hollandaise du temps de Rembrandt, aux aristocrates de la Renaissance en Italie, à l'entourage de Périclès. C'est une illusion dont il leur faudra guérir : la classe administrative française est tantôt profondément méfiante à l'égard de l'écrivain, tantôt jalouse de ses privilèges moraux et de sa liberté d'esprit, tantôt condescendante à son égard, toujours imbue de la supériorité que lui donnent sa sécurité et son sentiment de s'occuper des seules affaires réellement importantes. Un haut fonctionnaire, que je ne nommerai pas, disait à un poète soutenu par le Centre national des lettres : «Nous serions en droit de ne rien faire...»

C'est pourquoi, seule une impulsion présidentielle que j'ai appelée ici même et en vain de mes voeux (1) pourrait changer les mentalités politiques à  l'égard de ces canards boiteux de l'économie que sont les Baudelaire, les Villon, les Érasme, les Lautréamont, les Spinoza, les Leibniz, les Michel-Ange.

 (1) Voir Le Monde du 19 septembre 1978, du 31 Juillet 1979, du 7 août 1979, du 23 novembre 1979.