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Articles parus dans le Le Monde

 

La condition de l'artiste

«C'est pas drôle la vie d'artiste!», disait-on autrefois. Dans la réalité, il en est souvent encore ainsi aujourd'hui. Philippe Levantal estime que tout a été mis en oeuvre, de tous côtés, pour imposer, en fait d'art officiel, ce qu'il appelle des «non-valeurs». Manuel de Diéguez souligne, pour sa part, la situation particulièrement difficile des sculpteurs-graveurs en médailles. Maurice Le Lannou rend compte d'un numéro de revue consacré aux liens indispensables entre la création architecturale et urbaniste et le contexte géographique.
 

Sculpteurs-graveurs en otage, 16 février (ou mars) 1984

À peine avaient-ils obtenu leur certificat d'études, il n'y a pas si longtemps, que les sculpteurs-graveurs en médailles entraient aux Beaux-Arts, dont ils sortaient coupés pour la vie de la culture fondée sur l'écriture. Aussi l'administration des monnaies et médailles avait-elle fini par édicter, vers 1945, un règlement interne en vertu duquel elle prélevait d'office auprès des éditeurs un droit de reproduction dérisoire, une sorte de minimum de détresse, calculé sur le prix de fabrication et, de surcroît, dégressif. Il s'agissait, en fait, d'une complicité de spoliation entre l'État et les éditeurs au détriment des sculpteurs-graveurs. Pour en fournir un seul exemple, un éditeur qui a livré récemment sur le marché une médaille du général de Gaulle, tirée à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires, vend au public cette médaille en bronze soixante-dix-huit fois son prix de fabrication!

Or, en 1957, un gouvernement à direction socialiste édictait la fameuse loi du 11 mars 1957 sur la propriété littéraire et artistique, qui assimilait le droit de reproduction des sculpteurs-graveurs au droit d'auteur, et qui le calculait sur le prix de vente au public. En conséquence, la Monnaie passait des contrats conformes à la loi avec les sculpteurs-graveurs chaque fois qu'elle cumulait les fonctions de fabricant et d'éditeur de médailles. Parallèlement, elle continuait d'appliquer à ces artistes le barème léonin de son règlement interne de 1945 chaque fois qu'un sculpteur-graveur exécutait une commande pour un éditeur privé. Cette violation de la loi était devenue particulièrement choquante depuis la création d'un marché industriel des médailles.
 
 

Pas des camionneurs

En 1980, un sculpteur-graveur énergique, cultivé et sachant manier une plume, voulut signer un contrat conforme à la loi de 1957 avec un éditeur. Ce dernier s'y opposant, avec l'appui non dissimulé de la Monnaie de Paris, l'artiste intenta un procès à l'éditeur et le gagna : le tribunal confirmait que l'administration des monnaies et médailles n'était qu'un fabricant et que son prélèvement partiel ne pouvait ni valoir pour solde de tout compte ni se substituer à un contrat en bonne et due forme au point de priver les sculpteurs-graveurs d'une liberté contractuelle qui appartient à tous les Français.

Aussitôt, la Monnaie de Paris mit sur pied un contrat-type ayant pour base le prix de fabrication et commença de le faire signer à titre de condition de la commande de l'éditeur. L'ancien règlement intérieur de 1945 se transformait en un contrat définitif sans que les sculpteurs-graveurs eussent seulement été consultés. De plus, ce contrat-type contenait des clauses qui portaient gravement atteinte aux droits intellectuels et moraux de l'artiste tels qu'ils sont précisés par la loi du 11 mars 1957.

Les conseillers de M. Delors soutenaient fermement la contre-offensive de la Monnaie, critiquaient ouvertement la décision de justice intervenue et faisaient même valoir qu'ils livreraient entièrement au bon plaisir des éditeurs des sculpteurs-graveurs terrorisés si la cour d'appel venait à confirmer la nouveauté jurisprudentielle inouïe d'appliquer la loi de 1957.

Notre sculpteur-graveur lettré s'adressa alors à M. Jack Lang, qui fit valoir avec non moins de fermeté à M. Delors - avec l'appui de la Société de la protection artistique et des dessins et modèles (SPADEM) - que le contrat-type imposé par la Monnaie de Paris était tout simplement contraire à la loi du 11 mars 1957 sur la propriété littéraire et artistique.

Résultat : il faudra que le tribunal de Paris déclare ce contrat-type illégal, ce qui sera très difficile à obtenir, les contrats faisant, en principe, la loi entre les parties. De plus, la Monnaie tient les sculpteurs-graveurs en otage, car elle est en mesure de faire produire les médailles par des fonctionnaires de la Monnaie, simples techniciens qui n'ont pas passé par l'École des beaux-arts et qui ne sauraient se soustraire à l'autorité hiérarchique. Ces techniciens, incapables de travailler en taille directe dans l'acier, fournissent déjà des médailles fort laides - telle celle de Jean-Paul II. Ils portent un dommage incalculable à la France dans un art où notre pays était en tête des nations. Dans le meilleur des cas, l'artiste courageux qui a gagné son procès sera donc seul en mesure, en raison de son talent et de sa notoriété internationale, de signer des contrats conformes à la loi de 1957 avec des éditeurs encore sensibles à la qualité.

Moralité : les sculpteurs-graveurs ne sont pas des camionneurs. Leurs seules armes sont celles du savoir juridico-politique. S'ils ne sont pas intellectuellement prêts, ils ne seront pas protégés par nos lois, car nul n'a intérêt à appliquer des lois dont les bénéficiaires ne se réclament pas, pour le simple motif qu'ils sont incapables de les faire valoir.

Les artistes en médailles obtiendront-ils l'appui des intellectuels et des écrivains français qui, depuis des générations, ont soutenu les artistes et auxquels les Courbet, Manet, Van Gogh, Gauguin, Picasso, doivent leur prestige intellectuel et leur rang?