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Qu'est-ce qu'un livre?

 

La décision salutaire de l'UNESCO du 21 octobre 2005 de soustraire le livre au statut des marchandises est d'autant plus inattendue qu'elle a été approuvée à la quasi unanimité des Etats commerçants. Cette instance reconnaît, pour la première fois, au droit international une vocation culturelle particulière, ce qui pourrait se révéler révolutionnaire, mais également conduire les démocraties marchandes du monde entier à une accélération catastrophique de l'édition de masse si elle servait seulement d'alibi juridique aux hommes d'affaires, qui verraient subitement les livres de tout acabit se changer en trésors culturels. Si l'engloutissement de la civilisation mondiale dans le naufrage des livres de valeur devait se poursuivre, quel oreiller de paresse providentiel que la promotion du livre industriel par l'UNESCO ! Mais la valorisation des écrits de qualité pourrait également jouer un rôle fécondateur si l'Occident pensant se trouvait mis au pied du mur par cet électrochoc planétaire et se voyait contraint de définir précipitamment ce qui distingue les vrais livres des produits manufacturés.

L'anthropologie socratique est une ornithologie transfrontalière appelée à méditer de toute urgence sur les pedigree respectifs des oiseaux d'or et des oiseaux empaillés. Je m'y suis essayé à partir d'une réflexion sur le procès qui s'est déroulé le 17 octobre 1927 entre les autorités portuaires de New-York et le sculpteur roumain Constantin Brancusi, qui sollicitait l'entrée en franchise d'un volatile de son invention, un " oiseau d'or ", dont l'interrogatoire d'identité s'est révélé instructif au plus haut point.

1 - L'école des sacrilèges
2 - La conjugaison du singulier et du pluriel
3 - La ciguë de l'unique
4 - L'animal au cerveau biphasé
5 - Qu'est-ce qu'un vrai livre ?
6 - Les oiseaux migrateurs et les oiseaux déplumés
7 - L'oiseau d'or et la philosophie
8 - L'oiseau d'or en son miroir
9 - Qu'est-ce qu'un produit fabriqué ?
10 - La prosopopée des vrais livres
11 - Les vrais livres et les lois
12 - Les livres socratiques
13 - L'apprentissage de l'impiété
14 - Comment faire sortir l'oiseau de la cage?

1 - L'école des sacrilèges

La question posée par la décision de l'UNESCO de soustraire le livre en général à l'univers des marchandises contraint les démocraties en panne d'une philosophie de la culture de se doter d'une réflexion à l'échelle mondiale sur la nature de la création littéraire et de la pensée philosophique. A cette fin, il sera utile d'observer en quels termes cet embarras intellectuel se présentait dans l'Etat de New-York en 1927, quand le service des douanes de la ville entendait percevoir un droit d'entrée de deux cent quarante dollars sur l'"oiseau d'or " que le sculpteur roumain Brancusi (1876-1957) présentait comme une œuvre d'art au contrôle frontalier, alors que les autorités portuaires le considéraient comme un " produit manufacturé ". On sait qu'un procès célèbre entre l'artiste et la ville des gratte-ciel en est résulté et qu'on en a tiré une pièce de théatre, ce qui m'autorise à introduire la littérature et la philosophie dans le débat sur les statuts respectifs des produits commerciaux et des œuvres de l'esprit. Convions donc l'anthropologie socratique à visiter les arcanes psychologiques , théologiques, politiques d'une illustre procédure judiciaire, parce que si les livres, qu'ils soient réels ou artificiels, peuvent désormais entrer en franchise dans tous les Etats, il convient de savoir quel contenu extra- terrestre ils véhiculent pour s'autoriser à transcender les barrières géographiques.

Mais peut-être existe-t-il une communauté de nature entre la maïeutique des livres et celle de l'esprit. Car la philosophie est une discipline transfrontalière ; à ce titre, elle est appelée à ébranler les présupposés de tous les savoirs , à bouleverser les problématiques de toutes les sciences, à féconder les méthodologies de toutes les connaissances, à mettre en lumière les codes de référence inconscients qui sous-tendent toutes les cultures ; mais sa vocation explosive ne s'arrête pas en si bon chemin , car elle est appelée à percer les secrets de la matière grise que la nature a progressivement logée dans la boîte osseuse de notre espèce et à scanner les oiseaux gigantesques que cet organe envoie faire leur nid dans le cosmos. On sait que, dans l'état actuel de son évolution, l' encéphale simiohumain les appelle des dieux, mais seulement de leur vivant - après leur mort, ils perdent leurs ailes et deviennent des idoles à exposer dans les musées où nous récapitulons l'histoire des villégiatures de notre tête dans des mondes imaginaires. Or, la réflexion sur l'évolution cérébrale des idoles demande son ticket d'entrée dans le débat sur la psychophysiologie des objets théologiques.

Pour bien connaître la généalogie intellectuelle et corporelle des acteurs de notre ubiquité que nous envoyons siéger dans le vide de l'univers et pour apprécier leurs aventures dans notre conque osseuse, il nous faut connaître l'origine du cocasse et du tragique auquel notre cerveau est livré de naissance, donc découvrir l'animalité spécifique et réductible à nulle autre de notre embryon d'intelligence . Or, la particularité principale du singe cérébralisé est de mal distinguer le réel de l'irréel, parce qu'il a besoin du secours des délires de son imagination pour " éclairer ", " donner sens " et " comprendre ", comme il dit, le monde énigmatique dans lequel il se trouve immergé, mais non englouti. Dans l'exemple évoqué plus haut, le grand sculpteur roumain entendait démontrer à l'Etat de New-York que son oiseau aux ailes d'or était réel en ce que sa réalité objective le rendait éternel et ressortissait bel et bien à l'art insubmersible de la sculpture, tandis que l'administration américaine le déclarait non moins réel, mais en tant que " produit manufacturé ", donc périssable.

On voit que la question du statut mental ou commercial, donc durable ou éphémère du livre en tant qu'il se trouve désormais intronisé dans le temple du droit international avec tous les honneurs dus à son rang porte nécessairement sur le sens des adjectifs réel et irréel et que la controverse sur la signification du verbe exister se situe au cœur d'une politique de la culture condamnée à tenter de définir la notion de création dans tous les ordres. Que fallait-il donc entendre par le terme " oiseau " si, en l'an de grâce 1927, un artiste étranger pouvait moins que tout autre paraître contredire un créateur du cosmos alors à l'apogée de sa puissance dans la ville de New-York ?

On sait que cette divinité était un Hébreu de bonne souche, dont on racontait depuis longtemps qu'il avait créé tous les animaux qui peuplent le ciel, la terre et les eaux et qu'il leur avait donné leur nom dans son idiome à lui, lequel, par un effet de sa bienveillance, se trouvait précisément être le même que celui de toute la population de ses premiers adorateurs. Or, non seulement l'oiseau d'or de Brancusi ne figurait pas au palmarès de la Genèse, mais il était inconnu des ornithologues les plus réputés de la planète . Comment se fait-il que l'identité de ce volatile immortel demeure, encore de nos jours, tellement indéchiffrable à notre anthropologie paraplégique - elle laisse aux seuls philosophes le scannage de notre boîte osseuse - que l'UNESCO condamne maintenant la planète entière à s'interroger sur son nom et son pedigree tantôt de " produit commercial" précaire tantôt d'oiseau intuable ?

2 - La conjugaison du singulier et du pluriel

Le 17 octobre 1927, le Procureur de New-York demanda à l'avocat de Brancusi : " Qu'est-ce qui vous fait appeler oiseau cet objet ? - Il est défini par l'artiste comme un oiseau , répondit l'avocat. "

Pour comprendre la portée anthropologique de cette théologie, il faut savoir que treize ans auparavant, en 1914, le même tribunal avait déclaré, à propos d'un autre " objet " du sculpteur, qu'il s'agissait bel et bien d'une œuvre d'art du seul fait que l'artiste le déclarait tel sous serment et qu'il affirmait en outre avoir fabriqué la chose en personne et de ses propres mains.

Mais les tribunaux n'étant pas des experts en sacrilèges, leur orthodoxie n'est pas en état d'alerte permanente dans les prétoires, tandis que la philosophie, déesse aux fines narines, n'a pas son pareil pour flairer l'odeur des hérésies. De même qu'Héra avait détecté la puanteur du " plat divin " dans lequel Tantale lui offrait son fils assassiné, Socrate ne s'en laisse pas compter par les sacrifices des devins : sa discipline renifle les autels malodorants tapis sous les savoirs les mieux cuisinés. En l'occurrence, l'arôme du débat était tout religieux, puisque Brancusi était capable, à ce qu'il disait, d'appeler " réels " des oiseaux nés de ses seules mains et qu'à cette fin, il lui suffisait de les baptiser pour qu'ils prissent leur vol et s'élevassent dans l'air raréfié des imparfaits du subjonctif.

Mais si les volatiles de Brancusi avaient des ailes inusables, dans quel ciel le vol des oiseaux d'or est-il réel ? Les livres sont-ils ailés ou aptères ? Pour apprendre si les objets créés par les dieux subsistent ensuite en leur propre nom et de leur propre autorité sur la terre, allons-nous consulter les narines des hommes ou celles de l'épouse du roi des dieux? Peut-être les mains du célèbre sculpteur enfantaient-elles des oiseaux réels, peut-être ses " appellations contrôlées " n'étaient-elles pas moins démiurgiques que celles du Dieu biblique. Mais dans ce cas, comment se faisait-il que l'oiseau d'or de Brancusi fût si désespérément seul de son espèce qu'on n'en trouvait aucun autre spécimen sur toute la terre habitée, tandis que le Dieu des Hébreux avait multiplié les oiseaux voués au sépulcre, mais sans jamais s'expliquer clairement sur leur degré d'autonomie dans le temporel ?

De même, un livre réel est-il seul de son espèce ou ressemble-t-il à un vol d'étourneaux ? Quelle est la réalité aérienne ou tombale d'un vrai livre ? On voit que le jugement sur le sens de l'adjectif réel nous renvoie au débat sur la valeur du pluriel et du singulier et qu'à ce compte, nous ne sommes pas sortis de l'auberge aux idoles; car il s'agit de savoir si l'oiseau de Brancusi sera disqualifié de se trouver foudroyé de solitude en plein vol ou si l'artiste ne fabrique jamais qu'un seul exemplaire, mais infiniment précieux, de l'animal volant qu'il appelle une œuvre, de sorte que tout ce qui jaillit de ses mains n'est pas moins unique et inimitable que l'interlocuteur invisible de Moïse . Dans ce cas, l'oiseau des solitudes ne serait autre que l'ornithologue suprême. Mais celui-là s'était si bien exprimé en oiseau délocalisé que, dans la fougue et le feu de sa première jeunesse, il avait édité son ouvrage le plus célèbre, le Cantique des cantiques, un grand roman d'amour, et le premier du genre , lequel est si bien entré en franchise dans tous les Etats du monde que personne ne songe plus à le taxer aux frontières.

On voit combien les démocraties marchandes sont embarrassées pour préciser en quoi les oiseaux d'or se distinguent des oiseaux empaillés. Quel est le plus pénétrant des ironistes, Socrate ou le procureur de l'Etat de New-York si, dans l'enceinte de tous les tribunaux de la planète, on entend la voix des théologiens de prétoire qui vous soutiennent qu'ils connaissent leur catéchisme sur le bout des doigts ? Ecoutons celui de New-York apostrophant l'avocat de l'artiste.

" Le seul fait, dit-il, que l'artiste appelle ceci Oiseau en fait-il un oiseau pour vous ?
- Oui, votre Honneur.
- Et si vous l'aviez rencontré dans une forêt , et si vous n'aviez jamais entendu personne en ce bas monde appeler cet objet un Oiseau, y auriez-vous également vu un oiseau ?
- Non, Monsieur le Procureur. "

Mais si les oiseaux évadés des mausolées ne se trouvent pas dans les forêts , quel est leur domicile et qu'est-ce qui les rend plus réels que des nuées d'oiseaux de mauvais augure ? Quant à savoir qui sera qualifié pour procéder à leur interrogatoire d'identité, demandons-le au poète :

" Pour l'oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l'arbre
sans rien dire, sans bouger... "

(Prévert, Paroles)

3 - La ciguë de l'unique

J'ai déjà rappelé que les philosophes ont le nez tellement chatouilleux que le moindre fumet d'un sacrifice alerte leur organe olfactif. Cette engeance va nous apprendre, n'en doutons pas, à séparer clairement les oiseaux qui ont pris leur vol dans l'Eden sans demander leur reste à personne de ceux qui n'ont pas rencontré âme qui vive sur cette terre, parce qu'ils se trouvent à la même enseigne que leurs confrères du paradis. Demandons donc à Socrate ce que nous raconte la première théologienne du christianisme, la déesse Héra en personne, avec son histoire de fils sacrifié au ciel de l'endroit, mais dont le relent, disait-elle, n'était pas celui d'une offrande digne de Zeus . Nous allons découvrir, n'est-il pas vrai, primo, en quoi les vrais livres sont des oiseaux résurrectionnels et à quel titre, secundo, comment ils sont baptisées par l'artiste, afin qu'ils méritent l'appellation d' " oiseaux d'or"; et comment les marchands ne fabriquent jamais que des oiseaux manufacturés . Mais pour le comprendre, il nous faut nous demander quelle ciguë des philosophes Héra a empruntée à Socrate .

Il y a quelque vingt-cinq siècles seulement, le cerveau simiohumain a commencé de se colleter avec la question des statuts respectifs du singulier et du pluriel : l'idée générale d'oiseau, s'est demandé cet organe, se trouvait-elle préformatée dans la tête du dieu-poète, afin qu'il les créât ensuite en fidèle copiste du modèle général et clairement prédéfini qui aurait précédé leur apparition corporelle et à l'âge adulte des mains du créateur? Assurément, dira Scot Erigène, le démiurge jetait de temps à autre un coup d'œil de travers à l'idée trônant à ses côtés au paradis, afin de vérifier si son travail d'imitateur appliqué ne trompait pas son pinceau de besogneux de la création. Nenni, répondait le chœur des théologiens-poètes: l'artiste avait tiré la création du néant, sinon il ne serait qu'un minutieux apprenti suant à reproduire la toile d'un autre, un tâcheron lécheur d'objets aussi reproductibles que les livres des marchands .

Apprenons donc à comparer les vrais livres avec l'oiseau que surmontent deux flammes d'or dressées comme des flèches de feu vers le ciel. Que deviennent ses ailes sous la plume de l'écrivain ? Une vraie œuvre est un volatile brûlant et qui " porte au cœur du monde la torche de ses ailes ", pour parler en alexandrins. Le corps de l'oiseau n'est qu'une masse noire et carrée, parce que le poète est un dieu en vol. Mais si la spécificité de l'oiseau de Brancusi en fait une substance symbolique, où se trouve-t-il, le modèle que copieraient les créateurs, alors que les symboles ne sont pas des modèles? Les signes n'ont que faire du concept d'oiseau. Comment les oiseaux symboliques obéiraient-ils à des modèles préfabriqués? Les poètes chassent les concepts du ciel de leurs symboles, parce que les mots abstraits pépient dans les basses-cours de l'esprit.

Mais si nous supposons un instant que les écrivains, les philosophes, les sculpteurs, les musiciens ne produiraient pas des marchandises, mais des symboles, quel serait le statut anthropologique du symbolique ? Dis-nous, Héra, le royaume qu'habitent les créateurs ont-ils des ailes d'or ou de cire?

4 - L'animal au cerveau biphasé

On voit à quel point la décision de l'UNESCO a fait débarquer la vieille querelle des universaux non seulement dans la politique mondiale, mais dans le débat sur les statuts respectifs d'Apollon et d'Icare dans les démocraties marchandes ; car celles-ci battent de l'aile, me semble-t-il, faute de connaître un traître mot de la nature des oiseaux d'or. Or, ce problème se situe au cœur de l'histoire terrestre et céleste des Etats en ce qu'il nous renvoie à l'infirmité d'une anthropologie prétendument scientifique, mais craintive et désemparée par la colossale autocensure qui la régit . Que se passerait-il si la République n'était pas prédéfinissable par l'idée qui en aurait accouché ? Ne la verrait-on pas livrée à une anarchie et à un arbitraire sans remède, comme il a été démontré dans mon réquisitoire et ma plaidoirie précédents ?

Le Ministère de la culture et l'euthanasie répressive à la française, Lettres ouvertes à M. le Premier Ministre, 2 novembre 2005 .

Mais si l'Etat errait seulement dans le labyrinthe de Dédale, où il chercherait en vain un fil d'Ariane introuvable, il n'élèverait vers aucun ciel les ailes d'or de la France . De même, si " Dieu " n'était pas un oiseau symbolique et si seul son concept lui servait d'échine, il demeurerait à jamais le tyran titubant du déluge et le garde-chiourme enragé de l'enfer ; et il deviendrait bien vite reconnaissable à la férocité de ses produits manufacturés - ses potences, ses marmites du diable, son attirail des tortures et sa gestion sanglante du service après vente de la création.

On voit que la question de la réalité ou de l'irréalité des oiseaux d'or scinde entre son ciel et son enfer toute l'histoire et toute la politique de l'espèce au cerveau biphasé: ou bien l'humanité ressemble à un livre grand ouvert sur le ciel des poètes de haut vol et son destin l'appelle à traverser à tire-d'ailes l'empire de ses symboles , ou bien elle n'est qu'un livre refermé sur le produit manufacturé qu'elle devient à elle-même dans ses prétoires. Mais l'oiseau bicéphale issu des ténèbres connaît le tragique de la double mort qui le frappe : s'il rampe sur la terre, il périt par l'asphyxie de son encéphale, s'il s'élève il s'évanouit dans l'air raréfié de ses songes.

Héra , raconte-nous Tantale, qui fut interdit des fruits du ciel et de l'eau de la terre , raconte-nous l'oiseau des poètes, et l'oiseau du christianisme, et l'oiseau que ses ailes d'or empêchent de marcher.

5 - Qu'est-ce qu'un vrai livre ?

Quand le droit international enregistre un progrès de la réflexion sur la culture et proclame que le livre ne sera plus une marchandise, il entend soutenir qu'en réalité, il ne l'a jamais été ; mais si j'énumère ce que " Dieu n'est pas ", ou ce que la philosophie n'est pas, ou ce que la République, la démocratie ou la France ne sont pas, on appelle " théologie négative " cet exercice bien connu des mystiques ; car, disent-ils, on pourra bien énumérer à plaisir tout ce que l'oiseau d'or de Brancusi n'est pas , mais non ce qu'il est, parce que toute déclaration portant sur ce qui existe recourt au langage, donc au concept et en oublie les ailes de l'animal transcendant au monde qu'on appelle le singe-homme depuis peu - car il vient seulement d'apprendre qu'il est encore loin d'arriver au terme de son voyage et qu'il cingle vers un port inconnu.

Si nous considérons donc tous les livres comme des marchandises , nous découvrirons que ce ne sera jamais des vrais que nous parlerons parmi les descendants d'un quadrumane à fourrure et que nous n'évoquerons que ceux qui se définissent comme des produits manufacturés dont les pièces s'appelleront le papier , la couverture, les caractères d'imprimerie. Mais le livre ainsi conçu n'est que la cage tantôt d'un oiseau d'or, tantôt d'un plat comestible; et seul le contenant se présente comme une simple marchandise, tandis que l'oiseau d'or est à la fois un symbole et une matière ; et à ce titre, on dirait que son statut insaisissable s'est incarné de quelque manière.

Pour découvrir en quoi les vrais livres et l'oiseau d'or de Brancusi ne sont pas des marchandises, vais-je me rabattre sur le constat qu'une marchandise est un article de vente, donc un objet commercial ? Dans ce cas, j'apprendrai sans doute ce qui fait sa valeur si je compte bien ce qu'il me rapportera en monnaie sonnante et trébuchante. Mais je serai encore trompé ; car un livre sera précisément le contraire d'une œuvre d'art à s'écouler en abondance sur un marché ; et s'il réussit à faire acheter ses ailes d'or, ce sera pour de tout autres raisons que leur éclat: Lolita de Nabokov, L'Amant de Marguerite Duras les Contes de Boccace, Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, L'art d'aimer d'Ovide, ne sont pas des produits fabriqués, mais leurs gigantesques tirages résultent seulement de ce qu'ils sont achetés au titre d'objets érotiques modernes ou désuets.

Le terme de marchandise appliqué à un livre est donc non seulement abusif quelle que soit sa qualité, mais entièrement étranger à l'objet matériel qui sert seulement de geôle à l'oiseau ; ce qui signifie que la notion d' " objet fabriqué " ne peut s'appliquer qu'à l'écrit lui-même, donc à un objet proprement cérébral . Quels sont les procédés d'usinage , puis d'assemblage des pièces qui constitueront le produit commercial proprement dit, celui qu'on ne pourra précisément pas appeler un livre, mais une prison, parce que le clinquant d'un objet de quincaillerie mentale ne figurera jamais que l'empaillage du volatile ?

Un livre devient effectivement une marchandise dans la mesure où il répond aux recettes de fabrication d'un écrit : dix pour cent d'érotisme, cinq pour cent de tragique, deux pour cent de comique, vingt pour cent de bons sentiments, un demi pour cent d'ironie, douze pour cent d'amour, vingt pour cent d'aventures, trente pour cent de " suspense ", un vocabulaire de mille deux cents mots, des phrases simples et courtes, une conclusion confuse, mais " positive ", une somme maximale de deux cent cinquante pages, des héros ectoplasmiques et réduits à un trait de plume, toujours le même, une intrigue localisée géographiquement et socialement, tout cela fait une marchandise typée dont le caractère proprement commercial ressortit à une manufacture dont le matériau s'appelle le langage et le code d'utilisation une grammaire et une syntaxe.

J'ai déjà dit que l'UNESCO convie, en réalité, tous les Etats démocratiques, donc réputés civilisés dans l'ordre politique, à réfléchir sur la nature du produit manufacturé qu'est le contenu pseudo littéraire de la boîte de carton et de papier de l'oiseau ; car les deux sens du mot livre, qui s'applique tantôt à l'objet sorti des presses de l'imprimeur, tantôt à l'œuvre née de la plume de l'auteur ne sont pas confusibles . C'est dire que les nations éprises de " culture ", comme elles disent, et qui comptent un Ministère censé gérer le livre en tant qu'oiseau d'or, devraient s'interroger sur ce qui distingue un produit industriel d'une création.

Si elles ne s'y risquaient pas, elles seraient plus piégées encore qu'auparavant par une décision de l'UNESCO qui les contraindrait à traiter tous les livres d'oiseaux d'or, ce qui leur permettrait d'assassiner les vrais avec un zèle accru : car leur bonne conscience leur ferait prétendre que les plats bien cuisinés sont les meilleurs et qu'Héra a eu grand tort de refuser l'offrande d'un chef aussi expérimenté que Tantale. Or, les démocraties tantalesques n'attendent qu'un bienheureux alibi pseudo culturel pour légitimer la marchandisation et l'industrialisation effrénées de l'édition. La décision séraphique de l'UNESCO n'est-elle pas le moyen le plus sûr d'aggraver la dérive culinaire du Conseil d'Etat, ce maître queux de la culture, qui a décidé d'élever des produits fabriqués de bas niveau, tels " popstar ", " loftstory " ou " star academy " au rang d' " œuvres audiovisuelles" dignes de recevoir "l'aide à la création"? M. Jack Ralite, M. Raffarin et le modeste signataire de ces lignes avions rappelé à cette occasion, et en première page du Monde, qu'on ne saurait parler d'une œuvre sans se référer aux notions de talent ou de génie. Reste-t-il une place à la réflexion sur le génie si, par définition, tous les livres sont désormais censés échapper aux recettes des produits fabriqués ?

Il appartient donc aux Etats occidentaux mis au pied du mur par l'UNESCO de se demander quelles sont, premièrement, l'altitude à laquelle les oiseaux d'or passent dans le ciel, secondement, la qualité de l'air qui leur permet de voler, troisièmement, la nature de l'œil qui juge leur trajectoire , quatrièmement, la légèreté du vide qui les soutient. On voit dans quels sacrilèges l'anthropologie socratique s'enracinera quand il s'agira de définir l'esprit de création , tellement la question de la nature de l'encéphale des évadés de la nuit animale deviendra riche en blasphèmes quand l'espèce d'ornithologie transcendantale qu'on appelait autrefois une maïeutique de l'intelligence interrogera l'oiseau d'or qu'il faut baptiser la pensée.

6 - Les oiseaux migrateurs et les oiseaux déplumés

Si les produits manufacturés et les œuvres de l'esprit n'occupent pas le même espace, essayons de comparer l'étendue qu'occupent respectivement les oiseaux d'or et les marchandises ; et, pour cela, observons le plumage du volatile qu'un candidat au doctorat en théologie présentait en Sorbonne au XIVe siècle sous la forme d'un commentaire bon teint des Commentaires de Pierre Lombard et comparons ses ailes avec celles d'un théologien de haute extrace. La thèse était-elle sacrilège ou bien les thésards du Moyen-Age se montraient-ils incapables d'identifier les oiseaux saignants ? Comme il se trouve que les commentateurs demeurent, leur vie durant, les apprentis de leur discipline et qu'à ce titre, ils pépient dans l'atelier d'une divinité dont ils ne reproduisent que les gestes et les intonations, nous retrouverons aisément la question du statut des vrais livres à seulement tenter de distinguer clairement un philosophe iconoclaste d'un artisan troussant son pieux commentaire.

Que disait la sainte scolastique ? Qu'une dissertatio était de substantifique moelle quand elle ressemblait à s'y méprendre aux commentaires en or massif de Pierre Lombard, dont son imitateur dévot avait parfaitement reproduit la patente, soigneusement repeint le blason de son orthodoxie et logé le plumage dans l'os évidé de la doctrine. Mais a-t-on jamais vu un docteur en sécheresse tenter de loger l'œuvre de saint Augustin dans une cage plus aérienne que celle de sa thèse? Chacun sait que quinze siècles de commentateurs de saint Augustin sont demeurés des locataires de passage de son souffle et qu'ils s'en sont repassé les recettes d'une génération à la suivante. Les créateurs, en revanche, occupent des domiciles différents les uns des autres ; et s'ils dialoguent entre eux, c'est seulement en comparatistes de leurs dialogues avec eux-mêmes dans leur ciel.

Certes, on n'avait pas manqué d'observer en plein vol des volatiles qui ne signaient aucun bail et dont les demeures ne rappelaient en rien la tiédeur des consciences fleurant bon la location de l'habitat d'autrui. Ils s'appelaient Grégoire, Basile ou Clément et on ne les rencontrait jamais dans la pénombre des forêts . Pas de doute, disait le jury de la thèse, il fallait applaudir summa cum laude la ressemblance entre les géants dont on observait les vols concentriques au-dessus d'un gibet et les oisillons qui jacassaient dévotement autour de la potence. Mais les commentateurs des Titans " aux vastes frémissements "* n'allumaient le feu d'aucune crucifixion des oiseaux d'or et jamais ils ne se brûlaient les ailes.

* Lucian BLAGA, L'Etoile la plus triste, Orphée/La Différence ; traduit du roumain et présenté par Sanda Stolojan, poème : Je ne foule pas la corolle des merveilles du monde, p. 21.

Leur vain bruissement autour d'une croix de bois sur laquelle les grands incendiaires de l'humanité se clouent et se torturent faisait un violent contraste avec les mémorialistes doucereux et les chroniqueurs patelins qui vous rançonnaient jusqu'aux cailloux des chemins et qui tiraient de leur poche le livre de compte des sacrifices les mieux payés . Comme ils ressemblaient aux douaniers griffus de New-York, les grippe-sous qui dressaient dans leur prétoire leurs inventaires rapaces des péchés et des instruments manufacturés du salut du genre humain !

Les vrais livres mettent à feu et à sang l'encéphale d'une espèce mal réveillée sous le soleil. Leur génie orchestre le mythe du salut par la torture d'un oiseau d'or. L'œil de lynx des grands inquisiteurs de l'intelligence tranche la question de savoir si, à se dresser sur leurs talons, les gardiens du musée mondial de la culture se hissent à la hauteur des toiles exposées . Pour en juger , les douanes de l'Etat de New-York ont fait appel à deux sculpteurs microscopiques, Robert Aitken et Thomas Jones, qui déclarèrent avec un bel ensemble ne voir dans la " chose " ni une sculpture, ni un objet d'art. Et pourtant, Kafka avait peint des Lilliputiens bien secs dans La Métamorphose , Ionesco dans Rhinocéros ou dans Amédée, ou comment s'en débarrasser, Swift dans les Aventures de Gulliver, Homère dans La Bataille des grenouilles.

7 - L'oiseau d'or et la philosophie

Décidément, l'UNESCO serait un oiseau d'or égaré par malencontre dans les démocraties si ses membres savaient seulement comment les livres étrangers au statut des marchandises appartiennent à une catégorie de volatiles souverainement baptisés oiseaux par leurs démiurges. Mais ne pourrait-on rétorquer aux auteurs de la thèse que personne n'avait aperçu leurs ailes jusqu'alors? Dans ce cas, l'avocat de Brancusi aurait pu faire remarquer au Tribunal que de tels oiseaux ont bel et bien fait leur apparition par la suite et que certaines personnes ont même déclaré qu'elles les avaient vus voler.

" Voyez-vous, Messieurs les juges, aurait dit le défenseur de l'oiseau, non seulement des citoyens de cette ville commencent de les apercevoir, mais il leur est venu des yeux qui les leur montrent; voyez-vous, Monsieur le Président, un certain Platon a sculpté des Idées qu'il sut si bien faire voler de leurs propres ailes qu'il en naquit un songe que personne n'avait jamais aperçu auparavant; et quand les prisonniers eurent été désaveuglés et qu'ils ont vu leur or resplendir au soleil de la connaissance, nombreux ont été les cavernicoles qui se sont dit: " Il y a bien longtemps que nous connaissions ces fameux oiseaux-là " , tandis que d'autres s'entêtaient à soutenir la thèse opposée: " Où sont-ils, disaient-ils, les volatiles aux ailes d'or dont vous nous rebattez les oreilles ? Montrez-nous leur nid, et les œufs qu'il ont pondu, et les oisillons qui y sont éclos.

" Mais venons-en sans tarder davantage au verdict ambigu que le Tribunal de New-York a rendu: " En dépit d'une certaine difficulté à qualifier cet objet d'oiseau , dirent les juges, il n'en demeure pas moins agréable à regarder ". A ce titre , il a " le droit d'entrer en franchise dans l'Etat de New-York ".

Beaucoup ont applaudi une sentence qu'ils ont jugée bienvenue. " Réjouissons-nous sur la terre et au plus haut des cieux, s'exclamaient-ils, car il nous est révélé que nous sommes semence, graine ou levain d'oiseaux d'or, réjouissons-nous, parce que, comme l'a si bien dit un certain Renatus Cartésius , " le bon sens est la vertu au monde la mieux partagée ", réjouissons-nous, car il nous est venu un pain bénit à partager, celui de notre sainte ressemblance avec tous les oiseaux du ciel. Certes, les juges de l'Etat de New-York voient encore, " avec une certaine difficulté ", disent-ils, des oiseaux invisibles traverser les airs ; mais ne faisons pas la fine bouche et marquons ce jour d'une pierre blanche. " D'autres s'armaient d'ironie: " Si l'oiseau est seulement " agréable à regarder ", disaient-ils, qu'attendez-vous pour éteindre les lampions de la fête , qu'attendez-vous, malheureux, pour rallumer les lucioles de votre sottise ? Ne voyez-vous pas que les juges que vous acclamez ont les yeux aussi crevés que ceux d'hier ? "

Alors un grand rassemblement des créateurs européens s'est ouvert dans l'île Seguin ; et personne ne doutait que leur concile deviendrait un jour aussi célèbre que ceux d'Ephèse et de Nicée réunis. " Qu'est-ce que ces nigauds appellent " agréable à regarder", se disaient les pères conciliaires interloqués. Jamais le caractère " agréable à regarder " des attendus putrides de la sentence ne sera accueilli parmi les souverains de la " ressemblance ", les évadés de leur cercueil , les ressuscités de leur intelligence, les fous de leur lucidité. Qu'est-ce qu'ils appellent la " ressemblance ", ces galériens de leur propre moisissure ? Est-ce lire leur Descartes de seulement " ressembler " de quelque manière à leur héros national? Sur quoi portent leurs jugements selon que l'oiseau d'or de Brancusi ressemblera à celui dont un poète a dit : " Seul mon sang crie à travers les forêts " *, ou selon qu'il ressemblera à tout le monde ? Seul un maître des ailes et des feux fécondera les vraies moissons des ensoleillés d'une vraie "ressemblance ".

* Lucian BLAGA, Ibid., poème, La grande traversée, p. 29

Qui ne se souvient du Zarathoustra du concile et de sa célèbre apostrophe : " Qu'elle soit vénéneuse, votre ressemblance, qu'elle soit ambroisie et ciguë, qu'elle soit stigmate d'archange, qu'elle soit votre blessure aux ailes d'or, qu'elle cesse de voleter dans vos prétoires. "

Qu'on lise ensuite la motion finale du concile: " Où est-elle, la ressemblance entre la volaille à laquelle le Tribunal de New-York a accordé le titre d'oiseau agréable à regarder et celui dont un de nos poètes a dit qu'il était " dans le vent levé de nulle part " et que " sa haute et sainte géométrie " jouait " de la flûte irréelle dans les airs " et qu'elles étaient " flottantes ", les " forêts dans lesquelles il criait " ? *

* Lucian BLAGA, Ibid., poème, L'oiseau sacré sculpté en or par C.Brancusi , p.63

Regardez-les, les bénisseurs de la ressemblance , écoutez les alléluias de confiseurs qu'ils adressent à leur poussière . Comment liraient-ils les livres des crucifiés de l'intelligence qui baptisent leurs lecteurs dans leurs cantates et leurs magnificats, comment entendraient-ils les poètes qui se font de leurs plaies leurs soleils ? "

8 - L'oiseau d'or en son miroir

Peut-on clouer les oiseaux d'or sur les potences de la platitude? Peut-on conclure un pacte de non agression entre les saints de leur folie et les gestionnaires de la raison? Peut-être est-ce précisément parce que la vraie guerre, celle des cerveaux, n'a jamais pu éclater au grand jour, qu'une anthropologie aux yeux dessillés a commencé de fermenter il y a près de vingt-quatre siècles au plus secret de la philosophie européenne .

Ecoutons Platon : "La faute que l'on commet aujourd'hui, celle qui a fait tant de tort à la philosophie, vient de ce qu'on s'adonne à cette discipline sans en être digne; il faudrait en interdire l'approche aux talents bâtards." La République, VII, 535c.

Voyez comment Kierkegaard ne craignait pas d'addere oleum camino aux côtés de l'auteur de L'Eloge de la folie : " Intellectuellement, écrit-il, le capital que je laisserai derrière moi n'est pas si petit, et je sais bien, hélas, qui en héritera, lui, ce personnage qui me répugne tellement, lui qui a pourtant hérité jusqu'ici de tout ce qu'il y a eu de meilleur : le faiseur de cours, le professeur. Et même si ces lignes tombaient sous ses yeux, elles ne le retiendraient pas ; non, il en ferait encore un cours."

Ecoutons Jaspers : "L'autorité, de nos jours, se trouve revendiquée par le monde universitaire des professeurs de philosophie. Depuis un demi siècle, ceux-ci se rencontrent dans des congrès philosophiques et affirment ainsi concrètement leur présence. Pourtant, il s'agit d'une autorité en soi si divisée et si multiple qu'elle en arrive à tout niveler en rassemblant une nomenclature sans fin et soumise aux variations de la mode, à l'image de la presse quotidienne. Il n'est pas rare que cette autorité se comporte comme une corporation; elle ne prête aucune attention à ce qu'apporte de neuf l'oeuvre d'un penseur qui se tient à l'écart, jusqu'à ce qu'elle trouve un écho dans le public littéraire; alors elle l'adopte, elle le présente et l'annexe. On peut citer ici les grands exemples de Schopenhauer et de Nietzsche."

Ecoutons Nietzsche par trois fois : "Nos philosophes académiques ne sont pas dangereux: leurs pensées poussent paisiblement comme des pommes sur un pommier; ils ne nous font pas sortir de nos gongs. De tous leurs faits et gestes, on pourrait dire ce que Diogène répliquait au laudateur d'un certain philosophe: "Qu'a-t-il fait de grand, lui qui est philosophe depuis si longtemps et n'a jamais affligé personne?" Oui, on devrait graver sur le tombeau de la philosophie universitaire: Elle n'a chagriné personne.' "

"Nous vivions alors dans la certitude naïve que quiconque, dans une Université, a rang et dignité de philosophe est aussi un philosophe. Oui, nous étions inexpérimentés et mal instruits."

"Comment? Vous craignez que le philosophe vous empêche de philosopher? Voilà qui peut arriver, et vous ne l'avez pas encore éprouvé? N'en avez-vous pas fait l'expérience dans votre Université? Vous suiviez pourtant les cours de philosophie."

Ecoutons Descartes : "Jamais nous ne deviendrons mathématiciens, même en retenant par coeur toutes les démonstrations des autres si notre esprit n'est pas capable à son tour de résoudre toute espèce de problème; et nous ne serons jamais philosophes si nous avons lu tous les raisonnements de Platon et d'Aristote et qu'il nous est impossible de porter un jugement ferme sur une question donnée: en effet, nous paraîtrons avoir appris non des sciences, mais de l'histoire."

Ecoutons Heidegger par deux fois : "Nous ne chercherons pas à apprendre d'une connaissance historique ce qu'il en est de ce courant actuel de la philosophie qui a nom phénoménologie. Nous ne traiterons pas de phénoménologie, mais de ce dont traite la phénoménologie. Nous ne chercherons pas non plus à prendre simplement connaissance de son affaire pour être ensuite en mesure de rapporter que la phénoménologie s'occupe de ceci ou de cela, car ces leçons traiteront elles-mêmes des objets en question, et vous devrez collaborer à ce traitement, apprendre à y collaborer. Il ne s'agit pas, en effet, d'apprendre de la philosophie, mais de pouvoir philosopher."

"Sans cesse on s'irrite de l'arbitraire de mes interprétations. Ce reproche trouvera dans cet écrit un excellent aliment. Ceux qui s'efforcent d'ouvrir un dialogue de pensée entre les penseurs sont exposés aux critiques des historiens de la philosophie. Un tel dialogue est pourtant soumis à d'autres lois que les méthodes de la philologie historique, dont la tâche est différente."

Ecoutons Kant : "Il est des savants dont la philosophie consiste dans l'histoire de la philosophie [...]. Ils devront attendre jusqu'à ce que ceux qui s'efforcent de puiser aux sources de la raison même aient terminé leur tâche, et ce sera leur tour alors d'informer le monde de ce qui s'est fait."

9 - Qu'est-ce qu'un produit fabriqué ?

Revenons donc une fois encore à la question de savoir ce que signifie le terme " esprit " vaguement appliqué aux " œuvres de l'esprit ", comme disent les Ministères de la culture de tous les Etats démocratiques. Mais de tels Etats sont-ils civilisés s'ils n'ont pas de philosophie de l'esprit de création, donc de connaissance du statut des vrais livres et s'ils se demandent bien où ils doivent faire passer la ligne de démarcation entre l'oiseau d'or de Brancusi et un simple produit manufacturé ?

Aussi l'UNESCO jette-t-elle les démocraties du monde entier dans un grand embarras ; car elle les convie, in petto, à préciser ce qu'il faut entendre pour un vrai livre dès lors que l' " objet ", lui, n'est jamais une marchandise au sens matériel du terme. Mais si la France a tué l'éducation nationale, qu'elle présente désormais comme un plat bien cuisiné sur l'autel acéphale de toutes les cultures du monde, la nation de Descartes aurait-elle oublié que la pensée se définit comme un exercice critique et qu'elle hiérarchise les esprits à la lumière de l'éclat qu'ils donnent à la vérité ?

- La création philosophique ,23 janvier 2002

Mais si la sacralisation des cultures figure le veau d'or de la civilisation mondiale, comment apprendrons-nous jamais à quel titre il suffira de quelques semaines, de quelques mois ou de quelques années pour réduire tel livre au rang d'un produit à reléguer dans la poussière des archives et à quel titre tel autre sera appelé à prendre place dans l'empire de la mémoire vivante de l'humanité ? Pour l'heure, une enquête de ce genre requerrait une anthropologie tellement iconoclaste qu'il n'y faut pas encore songer ; car elle permettrait d'observer la navigation, de siècle en siècle, des livres ballottés entre leur ciel et leur cendre , des livres vagabonds entre leur sépulcre et leur résurrection, des livres portant leurs plaies et leurs cicatrices, des livres saignants en silence , mais dont les ailes repliées transfigurent encore l'oubli dans lequel le temps les a précipités. Une anthropologie qui connaîtrait l'âme, le cœur et le souffle des vrais livres saurait de quelles félicités agonisent les oiseaux d'or. Voilà la blessure que le défenseur de Brancusi n'a pas su faire saigner aux yeux du tribunal de l'Etat de New-York en l'an de grâce et de malédiction de 1927.

10 - La prosopopée des vrais livres

Dans le Criton , Platon fait parler les lois en ces termes :" Crois-tu qu'une cité serait viable si la justice y demeurait impuissante? " Si les vrais livres pouvaient parler, ils demanderaient à Criton : " Crois-tu qu'un Etat survivrait au bannissement des vrais livres ?"

Il est juste que nous donnions un instant la parole à l'élite d'entre eux, afin qu'ils nous expliquent ce qu'il adviendrait des nations et des peuples si de puissants hommes d'affaires remplaçaient par des produits fabriqués leurs générations de vaillants fantassins de la civilisation.

" Voyez comme ils sont devenus savants, diront-ils, les peuples que leurs livres ont décérébré, voyez comme elles sont demeurées crédules, les nations qui ont troqué leur tête pour un gigantesque magasin de leurs produits manufacturés, voyez comme elles sont désarmées, les civilisations privées d'inspecteurs de leur crâne! L'humanité oscille entre des aveugles de naissance et des vivants éclairés de quelques lumignons . Il y a des siècles que nous accompagnons la navigation d'une espèce que son infirmité ballotte entre ses idoles et ses ossements. Si vous nous chassez de vos cités, comment sauriez-vous que vous êtes nés entre vos étoiles et vos charrues et que vous ne savez sur quel pied votre cécité vous fait danser ?

" Nous avions fabriqué le télescope à l'aide duquel vous observeriez l'ameublement de votre boîte osseuse , et nous vous avions mis en garde contre l'orgueilleuse myopie de vos microscopes. Nous vous avions avertis que le vain assemblage des pièces de cet instrument d'optique ferait de vous les porte-parole d'un animal seulement bien outillé. Et maintenant, vous croyez vous connaître à l'écoute de tout votre attirail. Nous vous avions enseigné l'étude de votre folie, et maintenant votre fausse science de vous-mêmes vous prive de boussole, de stratégie et de carte marine. Comment écririez-vous l'histoire de votre errance entre l'animal que vous avez quitté et l'homme que vous n'êtes pas encore devenus?"

11 - Les vrais livres et les lois

" Que sont devenues vos lois depuis que vous nous avez bannis de vos villes ? Seuls nous leur donnions leur âme et leur feu ; et maintenant, elles ne sont plus que les cages dans lesquelles vous vous enfermez. Vous avez exterminé votre justice, et maintenant vous errez sans foi ni loi sur la terre. Notre cohorte amaigrie vous dit que nous n'étions pas de simples informateurs de vos enfants ; et maintenant vous nous avez confondus avec les générations de pédagogues dont l'armée enseigne seulement à lire, à écrire et à compter à la jeunesse de vos nations. Nous étions les guides de votre entendement, les moniteurs et les accoucheurs de vos cerveaux ; mais vous avez prêté l'oreille à des remplisseurs de vos têtes, vous avez écouté des fournisseurs pressés, vous avez cessé d'entendre les maîtres qui avaient mission d'accoucher de votre raison et vous êtes devenus pareils à des stèles funèbres. Quand l'oubli des millénaires de l'histoire de votre cervelle a éteint vos cités, quand vous avez perdu jusqu'au souvenir de vos ténèbres, quand vous avez égaré la balance qui pesait la folie de vos ancêtres, vous êtes retournés au culte de vos idoles et vous vous êtes à nouveau prosterné devant elles.

" La santé de vos boîtes osseuses était fragile ; sachez que les magiciens de vos cerveaux vous fabriquaient des personnages ardents à vous précipiter la face contre terre, sachez que vos devins exorcisaient votre poussière à l'aide des géants dont ils peuplaient votre démence, sachez que votre faiblesse vous divisait entre vos adorations et vos terreurs , sachez que vous appartenez encore à une espèce épouvantée sous le soleil, sachez que votre matière grise sécrète encore des délires dont nous étions les soignants et les guérisseurs. Vos dieux morts ont ressaisi les rênes de votre embryon de raison et de sagesse, et la civilisation à laquelle nous promettions la lumière des donateurs a péri corps et biens."

12 - Les livres socratiques

" Nous te ressemblions, Socrate . Comme toi nous cherchions le courant de cent mille volts qui allumerait notre soleil. Ne nous disais-tu pas: " Quel est le dieu qui a fait de moi la bête sacrifiée à l'ignorance et à la sottise des Athéniens ? " Nous aussi, nous changions les hommes en incendiaires de leur propre folie ; nous aussi, nous leur enseignions à allumer leurs carcasses et à les jeter dans le feu. Mais vous avez brûlé la potence sur laquelle notre sang vous fécondait. Sur quel gibet saignerez-vous demain?

" Nous nous souvenons de notre rencontre, avec le devin d'Athènes. Il nous a demandé : " Que t'arrive-t-il, Socrate ? J'ai peine à croire que tu aies, comme moi, quelque procès en cours devant l'archonte-roi. " Nous avons gardé vivante ta réponse: " Mon affaire, Euthyphron, n'est pas juridiquement ce que les Athéniens appellent un procès : je suis poursuivi au criminel ." Depuis lors, nous disions à toutes les nations: " Marchez d'un pas inspiré vers le tribunal. "

" Nous étions les interrogateurs du Sphinx que nous appelions la pensée. D'où nous renvoyait-elle notre propre lumière ? Nous étions les élus de vos gibets, les hosties de votre intelligence, les corrupteurs de votre jeunesse. " Euthyphron : Mais enfin, Socrate, de quoi es-tu accusé ? Socrate : L'accusation est celle d'un homme de cœur, me semble-t-il. D'après ses déclarations, il sait comment on corrompt les jeunes gens et quels sont les corrupteurs. Sans doute, c'est quelque savant, car il a abaissé son regard jusqu'à moi et il a découvert que mon ignorance est la cause qui me fait corrompre ceux de son âge . "

"Nous étions vos corrupteurs socratiques, et c'était à ce titre que nous ignorions à quoi il ressemblait, l'oiseau incapturable qui faisait de nous les corrupteurs de la jeunesse sur toute la terre. Comment se faisait-il que notre miroir ne réfléchissait aucun plumage? Peut-être Socrate nous demandait-il quels oiseaux invisibles nous étions à nous-mêmes quand nos ailes nous livraient à des ciels sans images . "

13 - L'apprentissage de l'impiété

" En ce temps-là, beaucoup d'entre vous s'imaginaient apercevoir des idoles de pierre, de fer, de bois ou d'airain. Nous leur apprenions que les idoles ne siègent jamais ailleurs que dans les têtes des hommes; nous leur enseignions à en découdre avec les dieux des devins piétinants devant leurs autels. Mais vous n'avez cessé de leur donner bon pied bon œil dans votre politique et dans votre histoire.

" Nous, les servants de vos oiseaux d'or, c'était à tire d'ailes que nous vous dirigions vers le miroir absent dans lequel vous connaîtriez les personnages mentaux que votre conque osseuse s'était fabriqués. Nous ne cessions de demander à Socrate d'où venait la lumière qui brûlait vos idoles. Peut-être d'un soleil que nous n'avions pas encore découvert, parce qu'il se cachait au plus secret de votre verbe exister, que vous appliquiez à tort et à travers à votre justice, à votre imagination, à vos États, à votre liberté.

" Nous présidions les tribunaux qui faisaient passer votre verbe être en jugement et nous vous enseignions la science des emblèmes que vous étiez à vous-mêmes sans le savoir. Nous apprenions aux enfants à connaître les oiseaux de mauvais augure qui peuplaient leur verbe exister et nous leur demandions de les métamorphoser en oiseaux de feu de l'intelligence de la France.

" Nous corrompions la jeunesse parce que nous lui disions que ses pédagogues lui avaient appris à conjuguer le verbe être sans rime ni raison; et nous lui demandions de construire la balance sur laquelle ils pèseraient leur verbe exister. Alors, les chemins de leur justice ne leur paraîtraient plus si bien aménagés et les attendus de leurs jugements ne couleraient plus si aisément dans leurs conjugaisons. Nous faisions d'eux des radiographes si avertis de leurs cerveaux qu'ils reconnaîtraient à l'odeur les signes falsifiés que le plumage de leur langage adressait à leurs ancêtres . Oui, nous, les vrais livres nous corrompions la jeunesse à l'école de la ciguë que nous appelions la vérité et qui nous faisait enseigner la pensée. Nous rêvions de vous apprendre à quoi vous ressembliez dans le miroir que vous tendaient vos idoles."

Nous rêvions de vous faire connaître les idoles, que vous aviez élevées au rang de juges de votre justice et de votre poussière. Nous faisions une tempête dans le royaume de vos axiomes, de vos présupposés et de votre espèce de raison; et nous vous disions que nous avions vocation de vous enseigner les secrets du verbe exister. " Euthyphron : Mais enfin, Socrate, comment, d'après lui, corromps-tu les jeunes gens ? Socrate : Oh ! par des moyens extraordinaires ! Il affirme que je suis un faiseur de divinités, un fabricant de dieux nouveaux et que je ne crois pas en l'existence des anciens. "

14 - Comment faire sortir l'oiseau de la cage?

Quand l'oiseau arrive
s'il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l'oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau.

Prévert, Paroles

le 22 novembre 2005